La collection “L’Essentiel” devient “L’Indispensable” et se refait une beauté !

L’Indispensable sur l’enfance. Épreuve de français/philosophie. Prépas scientifiques 2022-2023, Paris, Ellipses, mai 2021, 256 pages, 16€. ISBN : 9782340048393. Disponible en version numérique : 13,99€. ISBN : 9782340055957.

Retrouvez ces informations sur le site des éditions Ellipses. Vous y trouverez également un extrait et la table des matières. 

Je vous propose également un extrait du chapitre sur Les Contes de Hans Christian Andersen (© Ellipses).

Valeurs du conte andersénien 

« Racontés pour des enfants » ?

         L’une des questions fondamentales pour la réflexion sur l’enfance dans les Contes et histoires est bien sûr celle du destinataire. La première chose à faire est de mettre ce mot au pluriel : Andersen n’a jamais prévu d’écrire uniquement pour tel ou tel public. Si les tout premiers contes (publiés de 1835 à 1842) étaient de fait intitulés Contes racontés pour des enfants, la seconde partie du titre finit par être abandonnée. Cela dit, même ces contes-là ne sont en rien limités à un public d’enfants. Prenons le tout premier conte, « Le briquet » : par bien des aspects, il s’adresse aux adultes, pour ce qui est des questions d’argent, de violence, de pouvoir. À l’écrivain Chamisso, Andersen confie dans une lettre qu’il pense avoir « exprimé dans ces contes ce qu’il y a de proprement enfantin ». Sur un plan purement littéraire, on ne peut en effet que constater qu’il déploie des ressources qui ont trait au monde de l’enfance. Pour ne citer qu’un exemple, voyez le goût de l’auteur pour les surnoms, de « Cocori-courtes-pattes » (p. 133) et « Sergent-major-général-en-chef-et-en-second-aux-pieds-de-bouc » (p. 189), jusqu’à « Tante Mal-aux-dents ». Sur un plan plus philosophique, Andersen aborde aussi les préoccupations des petits : la peur ou le désir de grandir (le sapin), la tristesse (« Une peine de cœur »), les moqueries (« Le vilain petit canard »), les joies simples et intenses (« Les bougies »), l’envie de découvrir le monde. Mais les intérêts des adultes ne sont pas non plus absents (et, d’ailleurs, tous ces intérêts dont nous parlons ne sont pas limités à un seul âge de la vie) : la question du mariage est abordée dans « La bergère et le ramoneur » ; la soif de savoir et la quête de la connaissance sont bien mises en lumière dans « L’ombre » ; la volonté d’élucider le destin est illustrée dans « La clef de la porte d’entrée ». L’amour, bien sûr, lie peut-être le mieux les deux univers de représentations (Gerda et Kay, la bergère et le ramoneur, Johanne et Rasmus, etc.). N’oublions pas non plus les allusions sexuelles qu’on peut déceler çà et là, comme on l’a souligné dans les pistes de réflexion. De la sorte, les lectures de divers ordres viennent enrichir les perspectives sur tel ou tel conte et les contes nous font ainsi voyager dans un imaginaire enfantin bien plus profond qu’il n’y paraît[1].

         Les contes ont donc de multiples destinataires, Andersen le disait déjà quand il suggérait que les parents avaient autant à apprendre que leurs enfants. C’est d’ailleurs bien ce qu’on voit dans « L’invalide ». Il faut aussi imaginer que nous pouvons lire les contes d’abord enfants, puis adultes ; et aussi lire, adultes, les contes à des enfants, en enrichissant nos interprétations des leurs. La distinction entre enfantin et puéril, avec la connotation péjorative de ce second terme, est donc d’importance. Andersen tout à la fois intègre des préoccupations du monde des adultes dans l’univers des enfants et utilise le regard des enfants pour dénoncer certains des travers des adultes, l’exemple le plus frappant étant celui du petit qui brise l’illusion autour des « nouveaux habits de l’empereur » (p. 87). Les Contes et histoires sont faits pour toutes et tous, pour toute la famille. Et c’est de la rencontre entre le monde des enfants et celui des adultes que provient leur richesse. De même que les enfants ne comprennent pas toujours tout (c’est ce que pense Andersen lui-même au sujet de « La petite sirène », par exemple), il n’est pas certain que les adultes comprennent tout dans les contes (Andersen raconte plusieurs anecdotes appuyant cette idée, à travers des expériences vécues). C’est là aussi que réside le regard subversif d’Andersen, qui peut, aidé par l’ironie, critiquer le monde des enfants comme celui des adultes. En définitive, une des grandes forces des contes, ceux d’Andersen ou d’autres, réside dans leur capacité à être universalisés. C’est d’ailleurs pour cela que ceux du Danois se sont si bien exportés à l’étranger : même s’il y a des éléments éminemment danois (des prénoms et noms, des lieux, comme le Grand-Belt, p. 271), l’espace-temps particulier du conte, qui est en lien avec l’ailleurs et l’autrefois, dépasse largement le cadre du XIXe siècle et du Danemark. 


[1] Dans sa préface aux Contes choisis (GF, 1970) d’Andersen, Maurice Gravier note : « Il est plusieurs manières d’apprécier ces brefs petits chefs-d’œuvre. Les enfants ont la leur, immédiate et globale, qui n’est pas la plus mauvaise. Mais les adultes peuvent exercer leur réflexion sur ces Contes et y découvrir une philosophie moins naïve qu’il n’y paraît à première lecture. Ils sont seuls capables d’y découvrir ensuite les raffinements d’un art qui se dissimule sous les apparences d’un ton bon enfant. »