Voir le Projet II.
Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues, ne fût-ce que pour un petit sujet !

Les sujets et rapports des quelques dernières années se trouvent aussi, au format PDF, sur le site du ministère de l’Éducation nationale, de même que le descriptif des épreuves. Les programmes se trouvent sur le site de l’Éducation nationale et dans les Bulletins officiels de l’Éducation nationale.

Cette page consacrée à l’Agrégation interne de Lettres classiques regroupe seulement les sujets de versions latines et grecques in extenso. Pour les sujets de composition à partir de documents et pour les rapports de jury, cliquez sur les liens ci-dessous.

Les synopsis des sujets au début de chaque section permettent de se faire une idée des auteurs qui tombent.

Lorsque le jury propose un corrigé pour les versions de langues anciennes, nous les reproduisons ici. Ces textes appartiennent évidemment à leurs autrices et auteurs et à https://www.devenirenseignant.gouv.fr. Les explications plus détaillées se trouvent dans les rapports de jury.

RAPPORTS DU JURY


Session 2022

Session 2021

Session 2020

Session 2019

Session 2018

Session 2017

Session 2016

Session 2015

Session 2014

Session 2013

Session 2012

Session 2011

COMPOSITION À PARTIR
D’UN OU PLUSIEURS TEXTES D’AUTEURS

2022 : Du Bellay (poésie)
2021 : Genet (théâtre)
2020 : Corbière (poésie)
2019 : Flaubert (roman)
2018 : Racine (théâtre)
2017 : Giono (roman)
2016 : Beaumarchais (théâtre)
2015 : La Boétie (littérature d’idées)
2014 : Stendhal (roman)
2013 : Gide (roman)
2012 : La Fontaine (poésie)
2011 : Rimbaud (poésie)

Session 2022
(Seconde – Du Bellay)

Session 2021
(Première – Genet)

Session 2020
(Première – Corbière)

Session 2019
(Première – Flaubert)

Session 2018
(Première – Racine)

Session 2017
(Première – Giono)

Session 2016
(Première – Beaumarchais)

Session 2015
(Première – La Boétie)

Session 2014
(Première – Stendhal)

Session 2013
(Première – Gide)

Session 2012
(Première – La Fontaine)

Session 2011
(Première – Rimbaud)

VERSION LATINE

POÉSIE : 5/12
PROSE : 7/12

2022 : Phèdre (poésie – fable)
2021 : Quinte Curce (prose historique)
2020 : Tibulle (poésie amoureuse)
2019 : Cicéron (prose oratoire)
2018 : Pline le Jeune (prose encomiastique)
2017 : Lucain (poésie épique) 
2016 : Sénèque (prose philosophique)
2015 : Ovide (poésie élégiaque)
2014 : Quintilien (prose oratoire)
2013 : Catulle (poésie épique)
2012 : Sénèque (prose épistolaire philosophique)
2011 : Tite Live (prose historique)

Session 2022

UN TESTAMENT OBSCUR

Plus esse in uno saepe quam in turba boni,
narratione posteris tradam breui.
Quidam decedens tres reliquit filias,
unam formosam et oculis uenantem uiros,
at alteram lanificam et frugi rusticam,
deuotam uino tertiam et turpissimam.
Harum autem matrem fecit heredem senex
sub condicione totam ut fortunam tribus
aequaliter distribuat, sed tali modo :
« ni data possideant aut fruantur » ; tum : « simul
habere res desierint quas acceperint,
centena matri conferant sestertia, »
Athenas rumor implet. Mater sedula
iuris peritos consulit ; nemo expedit
quo pacto « ni possideant » quod fuerit datum,
fructumue capiant ; deinde quae tulerint nihil
quanam ratione conferant pecuniam.
Postquam consumpta est temporis longi mora
nec testamenti potuit sensus colligi,
fidem aduocauit iure neglecto parens.
Seponit moechae uestem, mundum muliebrem,
lauationem argenteam, eunuchos, glabros ;
lanificae agellos, pecora, uillam, operarios,
boues, iumenta et instrumentum rusticum ;
potrici plenam antiquis apothecam cadis,
domum politam et delicatos ortulos.
Sic destinata dare cum uellet singulis
et adprobaret populus, qui illas nouerat,
Aesopus media subito in turba constitit :
« O si maneret condito sensus patri,
quam grauiter ferret quod uoluntatem suam
interpretari non potuissent Attici ! »
Rogatus deinde soluit errorem omnium :
« Domum et ornamenta cum uenustis ortulis
et uina uetera date lanificae rusticae ;
uestem, uniones, pedisequos et cetera
illi adsignate uitam quae luxu trahit ;
agros, buuile et pecora cum pastoribus
donate moechae. Nulla poterit perpeti
ut moribus quid teneat alienum suis.
Deformis cultum uendet ut uinum paret ;
agros abiciet moecha ut ornatum occupet ;
at illa gaudens pecore et lanae dedita
quacumque summa tradet luxuriae domum.
Sic nulla possidebit quod fuerit datum,
et dictam matri conferent pecuniam
ex pretio rerum quas uendiderint singulae. »
Ita quod multorum fugit imprudentiam
unius hominis repperit sollertia.

Phèdre,
Fables
(50 vers – 269 mots)

Session 2021

La mère et la femme de Darius sont les otages d’Alexandre dont elles suivent l’armée.

Iter facienti spado e captiuis, qui Darei uxorem comitabantur, deficere eam nuntiat et uix spiritum ducere. Itineris continui labore animique aegritudine fatigata, inter socrus et uirginum filiarum manus conlapsa erat, deinde et extincta : id ipsum nuntians alius superuenit ; et rex, haud secus quam si parentis suae mors nuntiata esset, crebros edidit gemitus, lacrimisque obortis qualis Dareus profudisset in tabernaculum, in quo mater erat Darei defuncto adsidens corpori, uenit. Hic uero renouatus est maeror, ut prostratam humi uidit. Recenti malo priorum quoque admonita receperat in gremium adultas uirgines, magna quidem mutui doloris solacia, sed quibus ipsa deberet esse solacio. In conspectu erat nepos paruulus, ob id ipsum miserabilis, quod nondum sentiebat calamitatem ex maxima parte ad ipsum redundantem. Crederes Alexandrum inter suas necessitudines flere, et solacia non adhibere, sed quaerere. Cibo certe abstinuit, omnemque honorem funeri patrio Persarum more seruauit, dignus, hercule, cui nunc quoque tantum mansuetudinis et continentiae ferat fructum. Semel omnino eam uiderat, quo die capta est, nec ut ipsam, sed ut Darei matrem uideret, eximiamque pulchritudinem formae eius non libidinis habuerat inuitamentum, sed gloriae. E spadonibus, qui circa reginam erant, Tyriotes (1) inter trepidationem lugentium elapsus per eam portam, quae, quia ab hoste auersa erat, leuius custodiebatur, ad Darei castra peruenit, exceptusque a uigilibus in tabernaculum regis perducitur, gemens et ueste lacerata. Quem ut conspexit Dareus, multiplici doloris exspectatione commotus et quid potissimum timeret incertus, « Vultus », inquit, « tuus, nescio quod ingens malum praefert, sed caue miseri hominis auribus parcas : didici esse infelix, et saepe calamitatis solacium est nosse sortem suam. Num, quod maxime suspicor, et loqui timeo, ludibria meorum nuntiaturus es mihi et, ut credo, ipsis quoque omni tristiora supplicio ? » Ad haec Tyriotes : « Istud quidem procul abest, » inquit ; « quantuscumque enim reginis honos ab his qui parent haberi potest, tuis a uictore seruatus est. Sed uxor tua paulo ante excessit e uita. » Tunc uero non gemitus modo, sed etiam eiulatus totis castris exaudiebantur ; nec dubitauit Dareus, quin interfecta esset, quia nequisset contumeliam perpeti, exclamatque amens dolore: « Quod ego tantum nefas commisi, Alexander ? »

Quinte Curce,
Histoires d’Alexandre, IV, 10, 18-29
(332 mots)

(1) Tyriotes : il s’agit d’un nom propre.

Corrigé proposé par le jury

Tandis qu’Alexandre continuait sa marche, un eunuque qui faisait partie des prisonniers accompagnant la femme de Darius lui annonce qu’elle ne se sent pas bien et qu’elle respire avec peine. Épuisée par la fatigue d’une marche continue et par le chagrin qui lui rongeait l’esprit, elle était tombée dans les bras de sa belle-mère et des jeunes princesses, ses filles, puis même avait rendu l’âme : cette nouvelle même, un autre messager vint de surcroît l’annoncer. Alors le roi se répandit en gémissements redoublés, comme si on lui avait annoncé la mort de sa propre mère, et, les yeux baignés de larmes telles que Darius aurait pu verser, il se rendit dans la tente où se trouvait la mère de Darius, assise auprès du corps sans vie. Et à ce moment, lorsqu’il la vit prostrée à terre, son chagrin redoubla. Elle à qui ce malheur récent avait aussi rappelé les précédents, avait pris dans ses bras les jeunes princesses déjà grandes, douce consolation d’une douleur partagée, bien qu’elle dût aussi elle-même les consoler. On pouvait voir son petit-fils, un tout jeune enfant qui inspirait la pitié précisément parce qu’il n’était pas encore en âge de comprendre un malheur qui retombait en très grande partie sur sa personne. On aurait cru qu’Alexandre pleurait au milieu de ses proches, et qu’il n’apportait pas des paroles de réconfort mais les recherchait. Il est certain néanmoins qu’il s’abstint de manger, qu’il réserva tous les honneurs suprêmes pour les funérailles selon l’usage ancestral des Perses, et se montra digne, ma foi, de recueillir de nos jours encore la récompense si grande de sa bonté et de sa retenue. Il n’avait vu la femme de Darius en tout et pour tout qu’une seule fois, le jour où elle devint prisonnière – il était d’ailleurs venu non pour la voir elle, mais pour voir la mère de Darius, et il avait considéré l’extraordinaire beauté de ses traits non comme une invitation au désir, mais comme un encouragement à la gloire. Parmi les eunuques attachés à la suite de la reine, Tyriotès profita de l’agitation des personnes en deuil pour s’échapper par la porte dont la surveillance était plus relâchée, parce qu’elle se trouvait à l’opposé de l’ennemi ; il parvint au camp de Darius, et, une fois reçu par les gardes, il est conduit, gémissant et le vêtement déchiré, dans la tente du roi. Alors, à sa vue, Darius, bouleversé par l’attente accrue d’une douleur à venir, sans savoir ce qu’il devait craindre le plus, prit la parole : « Ton visage laisse voir un très grand malheur, je ne sais lequel, mais garde toi bien d’épargner les oreilles d’un homme malheureux : j’ai appris à subir l’infortune, et souvent, connaître son sort console du malheur. Vas-tu annoncer – c’est l’objet de mes plus grands soupçons, et je crains de le formuler – que l’on outrage les miens, chose plus funeste pour moi et, à ce que je crois, pour eux aussi, que tout autre supplice ? » À ces mots, Tyriotès répondit : « Ce que tu dis est vraiment loin de la vérité ; tout honneur en effet, susceptible d’être rendu à des reines par des sujets, a été observé pour les tiens par le vainqueur. Mais ton épouse vient de quitter ce monde ». Alors, ce ne furent pas seulement des gémissements, mais bien des cris de douleur dont le camp entier retentissait ; Darius ne douta pas qu’on l’avait assassinée, parce que, pensait-il, elle n’avait pas pu supporter d’être outragée ; fou de douleur, il s’exclame : « Quel crime à ce point sacrilège ai-je commis de mon côté, Alexandre ? »

Session 2020

COMMENT EMPÊCHER DELIA D’ÊTRE INFIDÈLE

Semper, ut inducar, blandos offers mihi uultus,
     post tamen es misero tristis et asper, Amor.
Quid tibi saeuitiae mecum est ? an gloria magna est
     insidias homini composuisse deum ?
Nam mihi tenduntur casses : iam Delia furtim              
     nescio quem tacita callida nocte fouet.
Illa quidem iurata negat, sed credere durum est :
     sic etiam de me pernegat usque uiro.
Ipse miser docui, quo posset ludere pacto
     custodes : heu ! heu ! nunc premor arte mea.            
Fingere tunc didicit causas ut sola cubaret,
     cardine tunc tacito uertere posse fores ;
tunc sucos herbasque dedi quis liuor abiret
     quem facit inpresso mutua dente uenus.
At tu, fallacis coniunx incaute puellae,               
     me quoque seruato, peccet ut illa nihil ;
neu iuuenes celebret multo sermone, caueto,
     neue cubet laxo pectus aperta sinu,
neu te decipiat nutu, digitoque liquorem
     ne trahat et mensae ducat in orbe notas.               
Exibit quam saepe, time, seu uisere dicet
     sacra Bonae maribus non adeunda Deae.
At mihi si credas, illam sequar unus ad aras :
     tunc mihi non oculis sit timuisse meis.
Saepe, uelut gemmas eius signumque probarem,               
     per causam memini me tetigisse manum ;
saepe mero somnum peperi tibi, at ipse bibebam
     sobria supposita pocula uictor aqua.
Non ego te laesi prudens : ignosce fatenti ;
     iussit Amor : contra quis ferat arma deos ?               
Ille ego sum, nec me iam dicere uera pudebit,
     instabat tota cui tua nocte canis.
Quid tenera tibi coniuge opus ? Tua si bona nescis
     seruare, frustra clauis inest foribus.
Te tenet, absentes alios suspirat amores               
     et simulat subito condoluisse caput.
At mihi seruandam credas : non saeua recuso
     uerbera, detrecto non ego uincla pedum ;
tum procul absitis, quisquis colit arte capillos,
     et fluit effuso cui toga laxa sinu.      

Tibulle,
Élégies, I, 6, v. 1-40
(40 vers – 270 mots)

Corrigé proposé par le jury

Toujours, afin de m’abuser, tu m’offres un visage séduisant, mais ensuite tu es, pour mon malheur, triste et rude, Amour. Quelle sorte de cruauté as-tu à mon égard ? C’est sans doute une grande gloire pour un dieu de tendre un piège à un homme ? Car des filets me sont tendus : déjà Délia, en cachette, dorlote je ne sais qui, rusée, dans le silence de la nuit. Certes, elle nie avec serments, mais il est difficile de la croire. C’est ainsi aussi qu’à mon sujet, elle nie toujours obstinément devant son mari. Moi-même, pour mon malheur, je lui ai appris de quelle façon il est possible de tromper les gardiens. Hélas ! Hélas ! Maintenant c’est moi qui suis accablé par mon propre talent. Alors elle a appris à imaginer des motifs pour dormir seule, alors elle a appris qu’on peut faire tourner une porte sans bruit de gond ; alors je lui ai donné des potions et des herbes qui font disparaître (pour faire disparaître) les marques bleutées que fait l’amour mutuel en imprimant ses dents. Mais toi, époux imprudent d’une jeune femme trompeuse, protège-moi aussi, afin qu’elle ne commette aucune faute ; et prends garde qu’elle n’entretienne avec des jeunes gens une longue conversation, et qu’elle ne se couche la poitrine découverte par le pli relâché de sa robe, et qu’elle ne te trompe d’un signe, et que de son doigt elle ne pousse (n’étire) pas du vin pour tracer des caractères sur la table ronde. Aussi souvent qu’elle sortira, inquiète-toi, ou qu’elle dira aller voir les rites de la Bonne Déesse auxquels les hommes n’ont pas accès. Mais si tu me faisais confiance, je la suivrais seul, jusqu’aux autels : alors je n’aurais pas à craindre pour mes yeux. Souvent, comme si j’admirais ses pierreries et son cachet, sous ce prétexte, je me souviens lui avoir touché la main ; souvent, je t’ai endormi avec du vin pur, tandis que moi-même, je buvais, triomphant, de sobres coupes, une fois l’eau mise à la place [du vin]. Moi je ne t’ai pas offensé à dessein : pardonne à celui qui avoue ! Amour l’a voulu. Qui porterait les armes contre des dieux ? C’est moi qui suis celui – et désormais je n’aurai pas honte de dire la vérité – que, durant toute la nuit, ta chienne harcelait. En quoi as-tu besoin d’une jeune épouse ? Si tu ne sais pas préserver tes biens, c’est en vain qu’un verrou est mis à ta porte. Elle te tient dans ses bras, elle soupire pour d’autres objets d’amour absents et elle feint soudain de souffrir de la tête. Mais confie-la à ma protection : je ne refuse pas les coups cruels, moi, je ne repousse pas les chaînes à mes pieds. Alors, que se tienne éloigné quiconque soigne ses cheveux avec art et dont la toge relâchée flotte, le pli ondulant.

Session 2019

ÉLOGE DE LA CLÉMENCE DE CÉSAR

Cicéron remercie César de la clémence dont il a fait preuve, après sa victoire, envers nombre de Pompéiens vaincus, dont lui-même et M. Marcellus.

Cum ipsius uictoriae condicione omnes iure uicti occidissemus, clementiae tuae iudicio conseruati sumus. Recte igitur unus inuictus es, a quo etiam ipsius uictoriae condicio uisque deuicta est. 

Atque hoc C. Caesaris iudicium, patres conscripti, quam late pateat adtendite. Omnes enim qui ad illa arma fato sumus nescio quo rei publicae misero funestoque compulsi, etsi aliqua culpa tenemur erroris humani, ab scelere certe liberati sumus. Nam cum M. Marcellum, deprecantibus uobis, rei publicae conseruauit, me et mihi et item rei publicae, nullo deprecante, reliquos amplissimos uiros et sibi ipsos et patriae reddidit, quorum et frequentiam et dignitatem hoc ipso in consessu uidetis. Non ille hostis induxit in curiam, sed iudicauit a plerisque ignoratione potius et falso atque inani metu quam cupiditate aut crudelitate bellum esse susceptum. 

Quo quidem in bello semper de pace audiendum putaui, semperque dolui non modo pacem, sed etiam orationem ciuium pacem flagitantium repudiari. Neque enim ego illa nec ulla umquam secutus sum arma ciuilia, semperque mea consilia pacis et togae socia, non belli atque armorum fuerunt. Hominem (1) sum secutus priuato officio, non publico, tantumque apud me grati animi fidelis memoria ualuit, ut nulla non modo cupiditate, sed ne spe quidem, prudens et sciens tamquam ad interitum ruerem uoluntarium. 

Quod quidem meum consilium minime obscurum fuit ; nam et in hoc ordine integra re multa de pace dixi, et in ipso bello eadem etiam cum capitis mei periculo sensi. Ex quo nemo iam erit tam iniustus rerum existimator, qui dubitet quae Caesaris de bello uoluntas fuerit, cum pacis auctores conseruandos statim censuerit, ceteris fuerit iratior. Atque id minus mirum fortasse tum cum esset incertus exitus et anceps fortuna belli ; qui uero uictor pacis auctores diligit, is profecto declarat se maluisse non dimicare quam uincere.

Cicéron, 
Plaidoyer pour Marcellus, 12-15
(285 mots)

(1) Hominem désigne Pompée.

Corrigé proposé par le jury

Alors que le droit de la victoire même aurait pu justifier que nous tous, les vaincus, fussions mis à mort, dans ta clémence, tu as jugé bon de nous préserver. Il est donc normal que toi seul restes invaincu, toi qui précisément as complètement vaincu même le droit et la violence de la victoire.

Et observez, pères conscrits, la large portée de ce jugement de Caius César. Nous tous, en effet, qui avons été poussés à cette guerre par je ne sais quelle fatalité malheureuse et funeste pour l’État, même si nous sommes reconnus coupables de quelque faute liée à une erreur humaine, nous avons du moins été absous d’un crime. Quand, en effet, sur votre intercession, il a préservé Marcus Marcellus pour l’État, il m’a rendu et à moi-même et aussi à l’État, sans intercession de personne, rendu et à eux-mêmes et à la patrie les autres hommes de très grande envergure, nombreux et prestigieux dans cette assemblée même, comme vous le voyez. Ce ne sont pas des ennemis qu’il a introduits dans la curie : il a jugé que la plupart s’étaient engagés dans cette guerre par ignorance et sous l’effet d’une fausse crainte sans fondement, plutôt que de l’ambition ou de la cruauté.

Au cours de cette guerre, assurément, j’ai toujours été d’avis qu’il fallait écouter la voix de la paix et toujours j’ai déploré qu’on ne se contentât pas de repousser la paix, mais aussi les paroles de citoyens qui réclamaient la paix Et pour ma part, en effet, je n’ai pas accompagné cette guerre civile ni jamais aucune autre et ma politique a toujours soutenu la paix et la toge, non la guerre et les armes. C’est par devoir d’ordre privé, non public, que j’ai accompagné un homme et, dans mon coeur reconnaissant, le souvenir fidèle a été si puissant sur moi que c’est non seulement sans aucune ambition mais sans même un espoir que délibérément, sciemment, je me suis comme précipité vers une mort volontaire.

Je n’ai pas du tout dissimulé mon avis, assurément ; en effet, devant notre ordre, quand la cause n’était pas encore perdue, j’ai souvent parlé de paix, et en pleine guerre je n’ai pas changé d’opinion, même au péril de ma vie. Dès lors, personne, dans son appréciation de la situation, ne se montrera maintenant si injuste qu’il doute de l’intention de César dans cette guerre, quand il a pensé devoir immédiatement préserver les partisans de la paix, en montrant plus de colère envers les autres. Attitude guère étonnante, peut-être, à un moment où l’issue de la guerre était incertaine, son sort indécis ; mais celui qui, vainqueur, manifeste son estime envers les partisans de la paix montre vraiment qu’il aurait préféré ne pas combattre plutôt que vaincre.

Session 2018

TRAJAN : UN PRINCE AFFABLE

Iam quo adsensu senatus, quo gaudio exceptum est, cum candidatis, ut quemque nominaueras, osculo occurreres, deuexus quidem in planum et quasi unus ex gratulantibus ! Te magis mirer an improbem illos qui effecerunt ut istud magnum uideretur, cum uelut adfixi curulibus suis manum tantum et hanc cunctanter et pigre et imputantibus similes promerent ? Contigit ergo oculis nostris insolita ante facies principis aequati candidatis et simul stantis, intueri parem accipientibus qui dabat honorem. Quod factum tuum a cuncto senatu quam uera acclamatione celebratum est : « Tanto maior, tanto augustior » ! Nam cui nihil ad augendum fastigium superest, hic uno modo crescere potest, si se ipse submittat securus magnitudinis suae. Neque enim ab ullo periculo fortuna principum longius abest quam humilitatis. Mihi quidem non tam humanitas tua quam intentio eius admirabilis uidebatur. Quippe cum orationi oculos, uocem, manum commodares, ut si alii eadem ista mandasses, omnes comitatis numeros obibas. Atque etiam, cum suffragatorum nomina honore quo solent exciperentur, tu quoque inter excipientes eras, et ex ore Caesaris ille senatorius adsensus audiebatur, quodque apud principem perhibere testimonium merentibus gaudebamus, perhibebatur a principe. Faciebas ergo, cum diceres optimos ; nec ipsorum modo uita a te, sed iudicium senatus comprobabatur ornarique se, non illos magis quos laudabas, laetabatur. 

Iam quod precatus es ut illa ipsa ordinatio comitiorum bene ac feliciter eueniret nobis, rei publicae, tibi, nonne tale est ut nos hunc ordinem uotorum conuertere debeamus deosque obsecrare ut omnia quae facis quaeque facies prospere cedant tibi, rei publicae, nobis, uel, si breuius sit optandum, ut uni tibi, in quo et res publica et nos sumus ? Fuit tempus, ac nimium diu fuit, quo alia aduersa, alia secunda principi et nobis : nunc communia tibi nobiscum tam laeta quam tristia, nec magis sine te nos esse felices quam tu sine nobis potes.

Pline le Jeune, 
Panégyrique, 71-72
(290 mots)

Corrigé proposé par le jury

À présent, avec quelle adhésion, quel enthousiasme de la part du sénat on a accueilli ton geste, alors que tu allais au devant des candidats, comme tu les avais nommés un par un, pour les embrasser, descendant assurément de ton estrade et comme n’importe lequel de ceux qui les félicitaient ! Devrais-je plutôt t’admirer ou bien condamner ceux qui, par leur conduite, ont fait paraître noble la tienne, alors que, comme pour ainsi dire rivés à leurs chaises curules, ils se contentaient de tendre leur main, et encore avec réticence et sans entrain, comme s’ils s’en faisaient une gloire ? Voilà donc qu’à nos yeux s’est offert le spectacle jusqu’ici sans précédent d’un prince au même niveau que les candidats et debout avec eux : il nous a été donné de voir celui qui décernait les honneurs s’égaler à ceux qui les recevaient. Et cet acte de ta part, c’est l’ensemble du Sénat qui l’a salué par une acclamation ô combien sincère : « Il en est d’autant plus grand, d’autant plus auguste ! » En effet, celui à qui il ne reste plus d’échelon à gravir ne saurait s’élever que par un seul moyen : si, assuré de sa grandeur, il daignait s’abaisser de lui-même. Car le sort des princes n’a rien moins à craindre comme danger que la modestie. Mais ce qui, pour ma part, me paraissait digne d’admiration, ce n’était pas tant ta bonté que le soin avec laquelle elle s’exerçait. Puisque tu accordais tes yeux, ta voix, ta main à ton discours, comme si tu eusses chargé un autre de ces mêmes fonctions, tu parcourais toute la gamme de l’affabilité. Et même, alors qu’on accueillait avec les hommages habituels les noms de ceux qui appuyaient les candidats, tu participais à cet accueil, et de la bouche même de César, on entendait cette approbation sénatoriale, et ce témoignage que nous nous plaisions à rendre, en présence du prince, aux hommes de mérite leur était rendu par le prince. Ainsi, en les déclarant d’excellents citoyens, tu les rendais tels ; et c’était non seulement leur propre vie que tu ratifiais, mais le jugement du Sénat, et il se réjouissait d’être non moins honoré lui-même que ceux dont tu faisais l’éloge.

À présent, ta prière que le déroulement même de ces comices rencontre pour nous, pour la République, pour toi-même, une heureuse et favorable issue, n’implique-t-elle pas que nous devions inverser l’ordre de ces vœux et conjurer les dieux de faire que toutes tes actions présentes et futures soient pour toi, pour l’Etat, pour nous enfin, couronnées de succès, ou bien, si l’on devait formuler un souhait plus concis, qu’elles le soient pour toi seul, en qui et l’Etat et nous-mêmes existons ? Il fut un temps, et il n’a que trop duré, où les revers et les succès étaient autres pour le prince, autres pour nous. Maintenant, entre toi et nous, tout est commun, les joies comme les peines ; et nous, nous ne pourrions pas plus être heureux sans toi, que toi-même tu ne peux l’être sans nous.

Session 2017

ARRIVÉ À ALEXANDRIE, CÉSAR RÉAGIT VIVEMENT LORSQU’UN ÉMISSAIRE DU ROI PTOLÉMÉE LUI APPORTE LA TÊTE DE POMPÉE

« Aufer ab aspectu nostro funesta, satelles,
regis dona tui ; peius de Caesare uestrum                  
quam de Pompeio meruit scelus. Vnica belli
praemia ciuilis, uictis donare salutem,
perdidimus. Quod si Phario germana tyranno
non inuisa foret, potuissem reddere regi
quod meruit, fratrique tuum pro munere tali                  
misissem, Cleopatra, caput. Secreta quid arma
mouit et inseruit nostro sua tela labori ?
Ergo in Thessalicis Pellaeo fecimus aruis
ius gladio ? Vestris quaesita licentia regnis ?
Non tuleram Magnum mecum Romana regentem :                   
te, Ptolemaee, feram ? Frustra ciuilibus armis
miscuimus gentes, si qua est hoc orbe potestas
altera quam Caesar, si tellus ulla duorum est.
Vertissem Latias a uestro litore proras :
famae cura uetat, ne non damnasse cruentam                  
sed uidear timuisse Pharon. Nec fallere uosmet
credite uictorem : nobis quoque tale paratum
litoris hospitium ; ne sic mea colla gerantur
Thessaliae fortuna facit. Maiore profecto
quam metui poterat discrimine gessimus arma :                   
exilium generique minas Romamque timebam ;
poena fugae Ptolemaeus erat. Sed parcimus annis
donamusque nefas. Sciat hac pro caede tyrannus
nil uenia plus posse dari. Vos condite busto
tanti colla ducis, sed non ut crimina solum                  
uestra tegat tellus : iusto date tura sepulchro
et placate caput cineresque in litore fusos
colligite atque unam sparsis date manibus urnam.
Sentiat aduentum soceri uocesque querentis
audiat umbra pias. Dum nobis omnia praefert,
dum uitam Phario mauult debere clienti,
laeta dies rapta est populis, concordia mundo
nostra perit. Caruere deis mea uota secundis,
ut te conplexus positis felicibus armis
adfectus a te ueteres uitamque rogarem,                   
Magne, tuam, dignaque satis mercede laborum
contentus par esse tibi. Tunc pace fideli
fecissem ut uictus posses ignoscere diuis,
fecisses ut Roma mihi. » Nec talia fatus
inuenit fletus comitem nec turba querenti                 
credidit.

Lucain,
La Guerre civile ou La Pharsale, IX, v. 1064-1106
(43 vers – 274 mots)

Corrigé proposé par le jury

« Emporte loin de notre vue, garde, la funeste offrande de ton roi ; c’est à César, plus qu’à Pompée, que votre crime a rendu le plus mauvais service. La seule récompense de la guerre civile, offrir le salut aux vaincus, nous l’avons perdue. Si le tyran de Pharos n’avait pas sa sœur en haine, j’aurais pu rendre au roi le service qu’il m’a rendu, et à ton frère, en retour d’un tel présent, j’aurais envoyé ta tête, Cléopâtre. Pourquoi a-t-il dégainé ses armes en cachette et a-t-il mêlé ses traits à notre ouvrage ? Est-ce donc pour le glaive de Pella que, dans les plaines de Thessalie, nous avons instauré le droit ? Est- ce pour votre royaume que la liberté a été conquise ? Je n’avais pas toléré que Magnus dirige les affaires de Rome en même temps que moi : je le tolérerais quand il s’agit de toi, Ptolémée ? C’est en vain que nous avons bouleversé les peuples par les guerres civiles, s’il y a en ce monde quelque autre puissance que César, si une seule terre appartient à deux maîtres. J’aurais dû détourner les proues latines de votre rivage ; mais le souci que j’ai de ma renommée m’interdit de donner l’impression que j’ai craint la sanglante Pharos au lieu de la châtier. Et n’allez pas croire que vous abusiez le vainqueur : à moi aussi un tel accueil était réservé sur votre rivage ; si ce n’est pas ma tête qu’on porte ainsi, c’est à ma bonne fortune en Thessalie que je le dois. Nous avons fait la guerre en nous exposant à un plus grand danger, assurément, que celui que l’on pouvait redouter : l’exil, les menaces d’un gendre, Rome, voilà ce que je craignais ; mais le châtiment de la fuite, c’était Ptolémée. Mais nous pardonnons à son âge et le tenons quitte de son crime impie. Que le tyran sache qu’en retour de ce meurtre, il ne pourra rien obtenir de plus que mon pardon. Quant à vous, ensevelissez la tête d’un si grand chef, mais pas seulement pour que la terre recouvre votre crime : offrez de l’encens à la sépulture qu’il mérite, apaisez sa tête, recueillez ses cendres répandues sur le rivage et offrez une même urne à ses mânes dispersés. Que son ombre sente l’arrivée de son beau-père et entende, au milieu de ses plaintes, de pieuses paroles. En préférant tout à ma personne, en aimant mieux devoir la vie à son client de Pharos, il a volé aux peuples le jour du bonheur, il a privé à jamais le monde de notre réconciliation. Ils n’ont pas trouvé de dieux favorables, les vœux que je formais de te serrer dans mes bras après avoir déposé mes armes victorieuses, de te demander de m’aimer comme autrefois et de vivre, Magnus, et, satisfait de cette récompense bien digne de mes peines, de te demander de me laisser être ton égal. Alors, par une paix loyale, j’aurais fait que, même vaincu, tu pusses pardonner aux dieux, et toi tu aurais fait que Rome pût me pardonner. » Telles furent ses paroles, mais il ne trouva personne pour se joindre à ses pleurs et la foule ne crut pas à ses plaintes. 

Session 2016

TOUT PASSE, MÊME LA VIE

Quis umquam res suas quasi periturus aspexit ? Quis umquam nostrum de exilio, de egestate, de luctu cogitare ausus est ? Quis non, si admoneatur ut cogitet, tamquam dirum omen respuat et in capita inimicorum aut ipsius intempestiui monitoris abire illa iubeat ? « Non putaui futurum. » Quicquam tu putas non futurum quod multis scis posse fieri, quod multis uides euenisse ? Egregium uersum et dignum qui non e pulpito exiret : 

          Cuiuis potest accidere quod cuiquam potest ! 

Ille amisit liberos : et tu amittere potes ; ille damnatus est : et tua innocentia sub ictu est. Error decipit hic, effeminat, dum patimur quae numquam pati nos posse prouidimus. Aufert uim praesentibus malis qui futura prospexit. 

Quidquid est hoc, Marcia, quod circa nos ex aduenticio fulget, liberi, honores, opes, ampla atria et exclusorum clientium turba referta uestibula, clarum nomen, nobilis aut formosa coniux ceteraque ex incerta et mobili sorte pendentia, alieni commodatique apparatus sunt : nihil horum dono datur. Collaticiis et ad dominos redituris instrumentis scaena adornatur : alia ex his primo die, alia secundo referentur, pauca usque ad finem perseuerabunt. Itaque non est quod nos suspiciamus tamquam inter nostra positi : mutua accepimus. Vsus fructusque noster est, cuius tempus ille arbiter muneris sui temperat : nos oportet in promptu habere quae in incertum diem data sunt et appellatos sine querella reddere ; pessimi debitoris est creditori facere conuicium. Omnes ergo nostros, et quos superstites lege nascendi optamus et quos praecedere iustissimum ipsorum uotum est, sic amare debemus tamquam nihil nobis de perpetuitate, immo nihil de diuturnitate eorum promissum sit. Saepe admonendus est animus omnia amet ut recessura, immo tamquam recedentia : quicquid a fortuna datum est, tamquam exempto auctore possideas. Rapite ex liberis uoluptates, fruendos uos in uicem liberis date et sine dilatione omne gaudium haurite : nihil de hodierna nocte promittitur. Nimis magnam aduocationem dedi : nihil de hac hora. Festinandum est, instatur a tergo : iam disicietur iste comitatus, iam contubernia ista sublato clamore soluentur. Rapina rerum omnium est : miseri nescitis in fuga uiuere.

Sénèque, 
Consolation à Marcia, 9, 4 – 10, 4
(316 mots)

Corrigé proposé par le jury

Qui a jamais considéré ses biens comme s’il allait mourir ? Qui d’entre nous a jamais osé songer à l’exil, à l’indigence, au deuil ? Qui, s’il recevait la prescription d’y songer, ne la repousserait pas comme s’il s’agissait d’un sinistre présage et n’ordonnerait pas que ces malheurs retombent sur la tête de ses ennemis ou de l’intempestif prescripteur lui- même ? « Je n’ai pas pensé que cela se produirait ». Toi tu peux penser qu’il ne se produira pas ce qui peut arriver, tu le sais, à tant d’hommes, ce qui est advenu, tu le vois, à tant d’hommes ? Remarquable vers et digne de ne pas provenir des tréteaux :

          À n’importe qui peut échoir ce qui le peut à quelqu’un !

Celui-ci a perdu ses enfants : toi aussi tu peux les perdre. Celui-là a été condamné : ton innocence à toi aussi est en péril. Notre égarement nous abuse, il nous laisse sans forces aussi longtemps que nous souffrons ce que nous n’avons jamais prévu de souffrir. Il ôte de leur puissance aux maux présents, celui qui les a considérés par avance comme devant arriver.

Tout ce qui, Marcia, resplendit autour de nous par héritage, enfants, honneurs, richesses, vastes palais, vestibules encombrés de la foule des clients que l’on a renvoyés, nom illustre, noble ou belle épouse et tous les autres biens qui dépendent d’un sort incertain et changeant sont des accessoires qui ne nous appartiennent pas et qui nous sont prêtés. Pas un de ces biens ne nous est donné en propre. La scène est ornée de décors empruntés et qui doivent retourner à leurs propriétaires : certains d’entre eux seront restitués au premier jour, les autres au second, mais peu demeureront jusqu’au dénouement. C’est pourquoi il n’y a pas de raison pour que nous nous regardions comme si nous étions solidement installés parmi nos biens : nous les avons reçus en location. Nous appartiennent l’usufruit et la jouissance d’une faveur : le grand juge en détermine le terme ; il nous faut garder à l’esprit ce qui nous a été accordé jusqu’à une date qui n’est pas arrêtée, et le rendre sans nous plaindre une fois que l’on nous en a sommés. C’est le propre du pire débiteur que chercher chicane à son créancier. Ainsi tous les nôtres, ceux que nous souhaitons laisser après nous conformément à l’ordre des générations, comme ceux dont le vœu personnel le plus légitime est de nous précéder, nous devons les chérir dans l’idée qu’aucune garantie ne nous a été donnée de les avoir toujours, ni même de les avoir longtemps. Il faut régulièrement recommander à son cœur d’aimer toute chose comme faite pour se dérober, et même comme se dérobant déjà. Tout ce qui nous a été accordé par le sort, on doit le détenir comme si le garant n’en répondait pas. Saisissez les douceurs qu’apportent les enfants, donnez à vos enfants d’avoir à leur tour leur bonheur avec vous, et goûtez toute joie sans tarder : rien n’est garanti pour la nuit prochaine. J’ai accordé un trop grand délai : rien ne l’est pour l’heure qui vient. Il faut se hâter, on a la menace dans le dos. À l’instant ton entourage sera dispersé, à l’instant tes compagnonnages seront, au premier cri de guerre, réduits à néant. La spoliation est la loi universelle : malheureux qui ne savez pas que vous passez votre vie parmi la fuite.

Session 2015

GRANDEUR DES ŒUVRES DE MARS

Bellice, depositis clipeo paulisper et hasta,
     Mars, ades et nitidas casside solue comas.
Forsitan ipse roges quid sit cum Marte poetae :
     a te qui canitur nomina mensis habet.
Ipse uides manibus peragi fera bella Mineruae :              
     num minus ingenuis artibus illa uacat ?
Palladis exemplo ponendae tempora sume
     cuspidis : inuenies et quod inermis agas.
Tum quoque inermis eras, cum te Romana sacerdos
     cepit, ut huic urbi semina magna dares.              
Siluia Vestalis (quid enim uetat inde moueri ?)
     sacra lauaturas mane petebat aquas.
Ventum erat ad molli decliuem tramite ripam ;
     ponitur e summa fictilis urna coma ;
fessa resedit humo uentosque accepit aperto              
     pectore, turbatas restituitque comas.
Dum sedet, umbrosae salices uolucresque canorae
     fecerunt somnos et leue murmur aquae.
Blanda quies furtim uictis obrepsit ocellis,
     et cadit a mento languida facta manus.               
Mars uidet hanc uisamque cupit potiturque cupita
     et sua diuina furta fefellit ope.
Somnus abit, iacet ipsa grauis : iam scilicet intra
     uiscera Romanae conditor urbis erat.
Languida consurgit nec scit cur languida surgat,               
     et peragit tales arbore nixa sonos :
« Vtile sit faustumque, precor, quod imagine somni
     uidimus : an somno clarius illud erat ?
Ignibus Iliacis aderam, cum lapsa capillis
     decidit ante sacros lanea uitta focos.               
Inde duae pariter, uisu mirabile, palmae
     surgunt : ex illis altera maior erat
et grauibus ramis totum protexerat orbem
     contigeratque sua sidera summa coma.
Ecce meus ferrum patruus molitur in illas :               
     terreor admonitu, corque timore micat.
Martia picus auis gemino pro stipite pugnant
     et lupa : tuta per hos utraque palma fuit. »
Dixerat et plenam non firmis uiribus urnam
     sustulit : implerat, dum sua uisa refert.               
Interea crescente Remo, crescente Quirino,
     caelesti tumidus pondere uenter erat.

Ovide, 
Fastes, III, v. 1-42
(42 vers – 264 mots)

Corrigé proposé par le jury

Mars guerrier, après avoir déposé un instant ton bouclier et ta lance, parais et libère de ton casque ta chevelure brillante. Certes, tu pourrais demander ce qu’un poète a de commun avec Mars : c’est de toi que le mois qui est chanté tient son nom. Toi-même tu vois que les guerres sauvages sont l’œuvre de Minerve : en a-t-elle moins de loisir pour les arts libéraux ? À l’exemple de Pallas, prends le temps de déposer ton javelot : tu trouveras ce que tu peux faire, même désarmé. À l’époque aussi, tu étais désarmé, quand la prêtresse romaine t’a captivé, pour que tu donnes à notre ville une noble origine. La Vestale Silvia (car qu’est-ce qui empêche de commencer par là ?) allait un matin chercher de l’eau pour baigner les objets sacrés. On arrivait par un sentier facile à une rive escarpée. Elle dépose la cruche en terre qu’elle portait sur le haut de la tête ; lasse, elle s’assied à terre, accueille le souffle des vents sur sa poitrine découverte, et recoiffe sa chevelure en désordre. Pendant qu’elle est assise, l’ombre des saules et le chant des oiseaux l’invitent au repos, ainsi que le léger murmure de l’eau. Le doux sommeil, en traître, se glisse sous ses paupières vaincues et sa main, alanguie, glisse de son menton. Mars la voit ; quand il l’a vue, il la désire ; quand il l’a désirée, il s’en empare et grâce à son pouvoir divin dissimule son forfait. Le sommeil s’enfuit, la jeune fille reste étendue, lourde des œuvres de Mars ; c’est que déjà en son sein se trouvait le fondateur de la ville de Rome. Alanguie, elle se relève, sans savoir pourquoi elle se lève alanguie, et appuyée sur un arbre, elle prononce ces mots : « Que soient de favorable augure, j’en fais la prière, les images que j’ai vues dans mon sommeil : n’était-ce pas plus clair qu’un rêve ? Je veillais sur le feu venu de Troie, quand une bandelette de laine glissa de mes cheveux et tomba devant les foyers sacrés. De là se dressent, vision prodigieuse, deux palmiers : l’un des deux était plus grand et de ses lourdes branches avait recouvert la terre et touché de sa frondaison les étoiles les plus hautes. Voici que mon oncle lève contre eux son épée : je tremble à cet avertissement, mon cœur palpite de crainte. Un pic, oiseau de Mars, et une louve combattent pour défendre la souche jumelle : grâce à eux, les deux palmiers sont saufs. » Elle avait parlé ainsi et, encore chancelante reprend sa cruche pleine : elle l’avait remplie tout en racontant son rêve. Pendant ce temps, Remus grandissait, Quirinus grandissait et le ventre de la Vestale s’arrondissait de ce fardeau céleste.

Session 2014

L’ORATEUR DOIT CHOISIR SES MOTS AVEC DISCERNEMENT

Num ergo dubium est quin ei uelut opes sint quaedam parandae, quibus uti, ubicumque desideratum erit, possit ? Eae constant ex copia rerum ac uerborum. Sed res propriae sunt cuiusque causae aut paucis communes, uerba in uniuersas paranda. Quae si rebus singulis essent singula, minorem curam postularent ; nam cuncta sese cum ipsis protinus rebus offerrent. Sed cum sint aliis alia aut magis propria aut magis ornata aut plus efficientia aut melius sonantia, debent esse non solum nota omnia sed in promptu atque, ut ita dicam, in conspectu, ut, cum se iudicio dicentis ostenderint, facilis ex his optimorum sit electio. 

Et quae idem significarent uideo solitos ediscere, quo facilius et occurreret unum ex pluribus, et, cum essent usi aliquo, si breue intra spatium rursus desideraretur, effugiendae repetitionis gratia sumerent aliud, quo idem intellegi posset. Quod cum est puerile et cuiusdam infelicis operae, tum etiam utile parum ; turbam enim tantum modo congregat, ex qua sine discrimine occupet proximum quodque. 

Nobis autem copia cum iudicio paranda est, uim orandi, non circulatoriam uolubilitatem spectantibus. Id autem consequimur optima legendo atque audiendo ; non enim solum nomina ipsa rerum cognoscemus hac cura, sed quod quoque loco sit aptissimum. Omnibus enim fere uerbis, praeter pauca, quae sunt parum uerecunda, in oratione locus est. Nam scriptores quidem iamborum ueterisque comoediae etiam in illis saepe laudantur ; sed nobis nostrum opus intueri sat est. Omnia uerba, exceptis de quibus dixi, sunt alicubi optima ; nam et humilibus interim et uulgaribus est opus, et quae nitidiore in parte uidentur sordida, ubi res poscit, proprie dicuntur. Haec ut sciamus atque eorum non significationem modo, sed formas etiam mensurasque norimus, ut, ubicumque erunt posita, conueniant, nisi multa lectione atque auditione adsequi nullo modo possumus, cum omnem sermonem auribus primum accipiamus. Propter quod infantes a mutis nutricibus iussu regum in solitudine educati, etiam si uerba quaedam emisisse traduntur, tamen loquendi facultate caruerunt.

Quintilien, 
Institution oratoire, X, 1, 5-10
(306 mots)

Session 2013

LE DÉBUT DE L’EXPÉDITION DES ARGONAUTES

Peliaco quondam prognatae uertice pinus
dicuntur liquidas Neptuni nasse per undas
Phasidos ad fluctus et fines Aeetaeos,
cum lecti iuuenes, Argiuae robora pubis,
auratam optantes Colchis auertere pellem
ausi sunt uada salsa cita decurrere puppi,
caerula uerrentes abiegnis aequora palmis.
Diua quibus retinens in summis urbibus arces
ipsa leui fecit uolitantem flamine currum,
pinea coniungens inflexae texta carinae.
Illa rudem cursu prima imbuit Amphitriten.
Quae simul ac rostro uentosum proscidit aequor
tortaque remigio spumis incanuit unda,
emersere freti candenti e gurgite uultus
aequoreae monstrum Nereides admirantes.
Illa atque haud alia uiderunt luce marinas
mortales oculis nudato corpore Nymphas
nutricum tenus exstantes e gurgite cano.
Tum Thetidis Peleus incensus fertur amore,
tum Thetis humanos non despexit hymenaeos,
tum Thetidi pater ipse iugandum Pelea sensit.
O nimis optato saeclorum tempore nati
heroes, saluete, deum genus ! o bona matrum
progenies, saluete iterum…
Vos ego saepe, meo uos carmine compellabo,
teque adeo eximie taedis felicibus aucte,
Thessaliae columen, Peleu, cui Iuppiter ipse,
ipse suos diuum genitor concessit amores ;
tene Thetis tenuit pulcerrima Nereine ?
Tene suam Tethys concessit ducere neptem
Oceanusque, mari totum qui amplectitur orbem ?
Quae simul optatae finito tempore luces
aduenere, domum conuentu tota frequentat
Thessalia, oppletur laetanti regia coetu ;
dona ferunt prae se, declarant gaudia uultu.
Deseritur Cieros, linquunt Pthiotica Tempe
Crannonisque domos ac moenia Larisaea,
Pharsalum coeunt, Pharsalia tecta frequentant.
Rura colit nemo, mollescunt colla iuuencis,
non humilis curuis purgatur uinea rastris,
non glebam prono conuellit uomere taurus.

Catulle, 
Poésies, 64, v. 1-41
(41 vers – 326 mots)

Corrigé proposé par le jury

Les pins nés autrefois sur le sommet du Pélion ont, dit-on, nagé à travers les eaux limpides de Neptune, jusqu’aux flots du Phase et au pays d’Eétès, à l’époque où des jeunes gens d’élite – de la jeunesse argienne, ils étaient la force –, qui désiraient ravir aux Colchidiens la Toison d’Or, ont osé parcourir de leur nef rapide les ondes salées et balayer de leurs rames de sapin les plaines céruléennes. La déesse qui protège les citadelles au sommet des villes construisit elle-même pour eux ce navire que le moindre souffle faisait voler, en assemblant des planches de pins pour former la carène recourbée. Ce fut ce navire qui, le premier, initia de sa course Amphitrite qui, jusqu’alors, ignorait cette pratique. Dès qu’il eut fendu de son éperon la plaine venteuse et fait blanchir d’écume l’eau retournée par la rame, des visages émergèrent du gouffre blanchissant de la mer : c’étaient les Néréides des eaux, admiratives devant ce prodige. C’est en ce jour, et non un autre, que des mortels virent de leurs yeux les nymphes marines, le corps nu, s’élever jusqu’aux seins depuis le gouffre blanc. C’est alors, dit-on, que Pélée fut enflammé de l’amour de Thétis, alors que Thétis ne méprisa pas cet hymen avec un mortel, alors que le père des dieux lui-même jugea qu’il fallait unir Pélée à Thétis. Salut, ô héros nés en un temps trop heureux, qui êtes de la race des dieux ! ô glorieuse progéniture de vos mères, salut, encore et encore… C’est vous, oui vous, que dans mon chant, bien souvent j’invoquerai, et toi surtout, remarquablement grandi par cet heureux mariage, Pélée, colonne de la Thessalie, à qui Jupiter lui-même, oui lui, le père des dieux, a cédé l’objet de ses amours. Est-ce bien toi que Thétis, la plus jolie Néréide, a tenu dans ses bras ? Est-ce bien à toi qu’ont concédé d’épouser leur petite-fille Thétys et l’Océan, qui embrasse de ses eaux l’univers entier ? Quand, au moment convenu, arriva cet heureux jour, toute la Thessalie se réunit en foule dans la demeure de Pélée, le palais s’emplit d’une joyeuse assemblée ; ils portent devant eux leurs présents et la joie se lit sur leurs visages. Scyros est désertée, on quitte Tempe de Phtie, et les demeures de Crannon, et les murailles de Larisse, on s’assemble à Pharsale, on se réunit sous les toits de Pharsale. Personne ne cultive plus les champs, le cou des jeunes bœufs se détend, on ne nettoie plus les vignes basses avec le hoyau recourbé, et le taureau ne retourne plus la terre avec le soc qui la fend.

Session 2012

VOYAGER EST UNE DUPERIE…

Seneca Lucilio suo salutem

Hoc tibi soli putas accidisse et admiraris quasi rem nouam quod peregrinatione tam longa et tot locorum uarietatibus non discussisti tristitiam grauitatemque mentis ? Animum debes mutare, non caelum. Licet uastum traieceris mare, licet, ut ait Vergilius noster, terraeque urbesque recedant, sequentur te, quocumque perueneris, uitia. Hoc idem querenti cuidam Socrates ait : « Quid miraris nihil tibi peregrinationes prodesse, cum te circum feras ? Premit te eadem causa, quae expulit ». Quid terrarum iuuare nouitas potest ? Quid cognitio urbium aut locorum ? In irritum cedit ista iactatio. Quaeris quare te fuga ista non adiuuet ? Tecum fugis. Onus animi deponendum est : non ante tibi ullus placebit locus. Talem nunc esse habitum tuum cogita, qualem Vergilius noster uatis inducit iam concitatae et instigatae multumque habentis in se spiritus non sui : 

          Bacchatur uates (1), magnum si pectore possit 
          excussisse deum (2). 

Vadis huc illuc, ut excutias insidens pondus, quod ipsa iactatione incommodius fit, sicut in naui onera inmota minus urguent, inaequaliter conuoluta citius eam partem, in quam incubuere demergunt. Quicquid facis, contra te facis et motu ipso noces tibi : aegrum enim concutis.  At cum istuc exemeris malum, omnis mutatio loci iucunda fiet : in ultimas expellaris terras licebit, in quolibet barbariae angulo colloceris, hospitalis tibi illa qualiscumque sedes erit. Magis quis ueneris quam quo, interest, et ideo nulli loco addicere debemus animum. Cum hac persuasione uiuendum est : « Non sum uni angulo natus, patria mea totus hic mundus est ». Quod si liqueret tibi, non admirareris nihil adiuuari te regionum uarietatibus, in quas subinde priorum taedio migras : prima enim quaeque placuisset, si omnem tuam crederes. Nunc non peregrinaris sed erras et ageris ac locum ex loco mutas, cum illud, quod quaeris, bene uiuere, omni loco positum sit. Num quid tam turbidum fieri potest quam forum ? Ibi quoque licet quiete uiuere, si necesse sit. Sed si liceat disponere se, conspectum quoque et uiciniam fori procul fugiam : nam ut loca grauia etiam firmissimam ualetudinem temptant, ita bonae quoque menti necdum adhuc perfectae et conualescenti sunt aliqua parum salubria.

Sénèque, 
Lettres à Lucilius, III, 28, 1-6
(323 mots)

(1) uates : dans le contexte, ce terme désigne la Sibylle, consultée par Énée.
(2) Virgile, Énéide, VI, 78-79.

Corrigé proposé par le jury

Sénèque salue son cher Lucilius

Tu crois que cela n’est arrivé qu’à toi, et tu t’étonnes comme d’un fait étrange de n’avoir pas dissipé, avec un voyage si long et tant de changements de lieux, la tristesse et la lourdeur de ton cœur ? Tu dois changer ton âme, et non de climat. Tu auras beau avoir passé la vaste mer, «les terres et les cités» ont beau « s’éloigner », selon le mot de notre Virgile, tu seras poursuivi par tes vices, où que tu parviennes. Voici ce que Socrate affirma à quelqu’un qui exprimait aussi la même plainte : « Pourquoi t’étonner de l’inutilité de tes voyages, puisque c’est toi-même que tu promènes ? C’est la même cause qui t’a poussé hors de chez toi et qui t’accable ». En quoi pourrait t’aider l’exotisme des terres ? Et la connaissance des villes et des lieux ? Toute cette agitation ne mène à rien. Tu demandes pourquoi cette fuite ne t’est d’aucun secours ? C’est que tu fuis en compagnie de toi-même. Il faut déposer le fardeau de ton âme : sans cela, aucun lieu ne te plaira. Songe que ton état ressemble, pour l’instant, à celui que notre Virgile représente chez la Sibylle, déjà excitée, enthousiasmée, ayant en elle abondance d’un souffle qui n’est pas le sien :

« La Sibylle est en transes, essayant de chasser le grand dieu de sa poitrine. »

Tu vas çà et là, pour chasser le poids qui te pèse et que ta simple agitation rend plus gênant : de la même façon, sur un bateau, une cargaison immobile exerce moins de pression, mais si son roulis provoque un déséquilibre, elle fait couler plus vite le côté sur lequel elle appuie. Tout ce que tu fais, tu le fais contre toi, et, par ton simple mouvement, tu te nuis à toi-même : c’est que tu secoues un malade. Au contraire, quand tu auras extirpé ce mal, tout changement de lieu deviendra agréable : on aura beau t’expédier au fin fond des terres, te cantonner dans un coin quelconque d’un pays barbare, ce séjour, de quelque qualité qu’il soit, sera hospitalier pour toi. Ce qui compte, c’est de savoir quel homme tu es en arrivant, plus que de savoir où tu es arrivé : voilà pourquoi nous ne devons assigner notre âme à aucun lieu. Il faut vivre avec cette conviction : « Je ne suis pas né pour un seul recoin ; ce monde-ci tout entier est ma patrie. » Si cela était clair pour toi, tu ne t’étonnerais pas de ne trouver aucun secours dans les changements de régions, vers lesquelles tu pars coup sur coup, par lassitude des précédentes : la première venue, en effet, t’aurait plu, si tu considérais chacune comme tienne. Mais, en réalité, tu vagabondes au lieu de voyager, tu te laisses mener, tu passes d’un lieu à l’autre, alors que l’objet de ta quête, l’art de bien vivre, se trouve partout. Peut-il y avoir quelque chose d’aussi désordonné que le forum ? Pourtant, même là, on peut vivre paisiblement, s’il le fallait. À vrai dire, si on pouvait disposer de soi, je fuirais, au loin, même la vue et le voisinage du forum : car, comme il y a des lieux malsains qui attaquent même la santé la plus solide, il y a des endroits insalubres même pour une âme bonne, encore imparfaite et en convalescence.

Session 2011

COMMENT TORPILLER SES CONCURRENTS

Lors des élections consulaires pour l’année 214, la centurie prérogative des jeunes de l’Anio a voté en faveur de M. Aemilius Regillus et de T. Otacilius ; Fabius Maximus, consul en exercice, prend la parole pour s’opposer à ce choix.

Quoniam quales uiros creare uos consules deceat satis est dictum, restat ut pauca de eis in quos praerogatiuae fauor inclinauit dicam. M. Aemilius Regillus flamen est Quirinalis, quem neque mittere a sacris neque retinere possumus ut non deum aut belli deseramus curam. T. Otacilius sororis meae filiam uxorem atque ex ea liberos habet ; ceterum non ea uestra in me maioresque meos merita sunt ut non potiorem priuatis necessitudinibus rem publicam habeam. Quilibet nautarum uectorumque tranquillo mari gubernare potest ; ubi saeua orta tempestas est ac turbato mari rapitur uento nauis, tum uiro et gubernatore opus est. Non tranquillo nauigamus sed iam aliquot procellis summersi paene sumus ; itaque quis ad gubernacula sedeat summa cura prouidendum ac praecauendum uobis est. In minore te experti, T. Otacili, re sumus ; haud sane cur ad maiora tibi fidamus documenti quicquam dedisti. Classem hoc anno, cui tu praefuisti, trium rerum causa parauimus, ut Africae oram popularetur, ut tuta nobis Italiae litora essent, ante omnia ne supplementum cum stipendio commeatuque ab Carthagine Hannibali transportaretur. Create consulem T. Otacilium, non dico si omnia haec, sed si aliquid eorum rei publicae praestitit. Sin autem te classem obtinente, ea etiam uelut pacato mari quibus non erat opus Hannibali tuta atque integra ab domo uenerunt, si ora Italiae infestior hoc anno quam Africae fuit, quid dicere potes cur te potissimum ducem Hannibali hosti opponamus ? Si consul esses, dictatorem dicendum exemplo maiorum nostrorum censeremus, nec tu id indignari posses aliquem in ciuitate Romana meliorem bello haberi quam te. Magis nullius interest quam tua, T. Otacili, non imponi ceruicibus tuis onus sub quo concidas. Ego magno opere suadeo moneoque, Quirites, eodem animo quo si stantibus uobis in acie armatis repente deligendi duo imperatores essent quorum ductu atque auspicio dimicaretis, hodie quoque consules creetis quibus sacramento liberi uestri dicant, ad quorum edictum conueniant, sub quorum tutela atque cura militent. Lacus Trasumennus et Cannae tristia ad recordationem exempla sed ad praecauendas similes clades utilia documento sunt. Praeco, Aniensem iuniorum in suffragium reuoca. 

Tite Live, 
Histoire romaine, XXIV, 8, 9-20
(326 mots)

Corrigé proposé par le jury

Puisque j’ai suffisamment parlé du type d’hommes qu’il convient que vous nommiez consuls, il me reste à dire quelques mots de ceux en faveur de qui a penché la centurie prérogative. Marcus Aemilius Regillus est flamine de Quirinus et nous ne pouvons ni l’éloigner des cérémonies religieuses, ni le retenir ici sans négliger l’attention que nous devons aux dieux ou bien celle que nous devons à la guerre. Titus Otacilius a pour épouse la fille de ma sœur et ils ont ensemble des enfants ; mais vos bons services à mon égard et envers mes ancêtres sont tels que je ne peux pas ne pas privilégier l’intérêt de l’État au détriment des liens privés. N’importe quel marin ou passager peut, lorsque la mer est calme, prendre le timon ; mais une fois que s’est levée la tempête furieuse et que le navire est emporté par le vent sur une mer agitée, on a alors besoin d’un homme digne de ce nom qui soit aussi un timonier. Or ce n’est pas par temps calme que nous naviguons, mais nous avons été presque déjà submergés sous un certain nombre d’orages ; c’est pourquoi vous devez prendre toutes les précautions et réfléchir préalablement avec le plus grand soin à la personne qui pourrait s’asseoir à côté du timon. Nous avons fait l’expérience de tes capacités, Titus Otacilius, dans une affaire de moindre importance ; tu ne nous as, assurément, donné aucune bonne raison d’avoir confiance en toi pour des situations de plus grande ampleur. La flotte dont tu as eu, toi, le commandement, nous l’avions apprêtée cette année dans un triple but : pour ravager la côte de l’Afrique, pour assurer la sécurité de nos rivages d’Italie et, par-dessus tout, pour empêcher Carthage d’acheminer vers Hannibal des renforts avec soldes et approvisionnement. Nommez consul Titus Otacilius, si jamais il a accompli pour l’État, je ne dis pas toutes ces missions, mais au moins l’une d’elles. Mais s’il est vrai que, alors que tu avais la flotte en main, même ces choses dont Hannibal n’avait pas besoin lui sont arrivées de chez lui saines et sauves et dans leur intégralité comme si elles avaient traversé une mer pacifiée, si les rivages de l’Italie furent plus dangereux cette année que ceux de l’Afrique, qu’as-tu à dire pour que, de préférence, nous fassions de toi le chef à opposer à un ennemi comme Hannibal ? Si tu étais consul, nous serions d’avis qu’il nous faut, sur le modèle de nos ancêtres, nommer un dictateur et toi tu ne pourrais t’indigner que quelqu’un soit, à Rome, tenu pour meilleur que toi à la guerre. Personne n’a plus intérêt que toi, Titus Otacilius, à ce que ne soit pas placé sur ta nuque un poids sous lequel tu pourrais t’effondrer. Moi je vous exhorte vivement et je vous avertis, Quirites : en vous mettant dans le même état d’esprit que s’il avait fallu, tandis que vous vous teniez en armes dans le rang, désigner sur le champ deux généraux en chef sous la conduite et sous les auspices desquels vous alliez combattre, nommez consuls aujourd’hui pareillement des hommes auxquels vos enfants vont prêter le serment militaire, sur l’ordre desquels ils se réuniront, sous la protection et les soins de qui ils vont faire campagne. Le lac Trasimène et Cannes sont des exemples de sinistre mémoire, mais ils montrent utilement comment prévenir de semblables catastrophes. Héraut, appelle de nouveau au vote la centurie des jeunes de l’Anio.

VERSION GRECQUE

POÉSIE : 4/12
PROSE : 8/12

2022 : Lucien (prose)
2021 : Hymnes homériques (poésie épique)
2020 : Thucydide (prose historique)
2019 : Euripide (poésie dramatique – tragédie)
2018 : Aristote (prose philosophique)
2017 : Xénophon (prose historique) 
2016 : Démosthène (prose oratoire)
2015 : Aristophane (poésie dramatique – comédie)
2014 : Platon (prose philosophique)
2013 : Lysias (prose oratoire)
2012 : Euripide (poésie dramatique – drame satirique)
2011 : Flavius Josèphe (prose historique)

Session 2022

Dépouillé de sa place dans certains mots, le sigma intente une action contre le tau devant un jury de voyelles.

Μέχρι μέν, ὦ Φωνήεντα δικασταί, ὀλίγα ἠδικούμην ὑπὸ τουτουὶ τοῦ Ταῦ καταχρωμένου τοῖς ἐμοῖς καὶ καταίροντος ἔνθα μὴ δεῖ, οὐ βαρέως ἔφερον τὴν βλάβην καὶ παρήκουον ἔνια τῶν λεγομένων ὑπὸ τῆς μετριότητος, ἣν ἴστε με φυλάσσοντα πρός τε ὑμᾶς καὶ τὰς ἄλλας συλλαβάς· ἐπεὶ δὲ ἐς τοσοῦτον ἥκει πλεονεξίας τε καὶ ἀνοίας, ὥστε ἐφ’ οἷς ἡσύχασα πολλάκις οὐκ ἀγαπῶν, ἤδη καὶ πλείω προσβιάζεται, ἀναγκαίως αὐτὸ εὐθύνω νῦν παρὰ τοῖς ἀμφότερα εἰδόσιν ὑμῖν. Δέος δὲ οὐ μικρόν μοι ἐπὶ τῆς ἀποθλίψεως ἐπέρχεται τῆς ἐμαυτοῦ· τοῖς γὰρ προπεπραγμένοις ἀεί τι μεῖζον προστιθὲν ἄρδην με τῆς οἰκείας ἀποθλίψει χώρας, ὡς ὀλίγου δεῖν ἡσυχίαν ἀγαγόντα μηδὲ ἐν γράμμασιν ἀριθμεῖσθαι, ἐν ἴσῳ δὲ κεῖσθαι τῳ ψόφῳ.

Δίκαιον οὖν οὐχ ὑμᾶς, οἳ δικάζετε νῦν, ἀλλὰ καὶ τὰ λοιπὰ γράμματα τῆς πείρας ἔχειν τινὰ φυλακήν· εἰ γὰρ ἐξέσται τοῖς βουλομένοις ἀπὸ τῆς καθ’ αὑτὰ τάξεως ἐς ἀλλοτρίαν βιάζεσθαι καὶ τοῦτο ἐπιτρέψετε ὑμεῖς, ὧν χωρὶς οὐδὲν καθόλου τι γράφεται, οὐχ ὁρῶ τίνα τρόπον αἱ συντάξεις τὰ νόμιμα, ἐφ’ οἷς ἐτάχθη τὰ κατ ̓ ἀρχάς, ἕξουσιν. Ἀλλ’ οὔτε ὑμᾶς οἶμαί ποτε ἐς τοσοῦτον ἀμελείας τε καὶ παροράσεως ἥξειν, ὥστε ἐπιτρέψαι τινὰ μὴ δίκαια, οὔτε, εἰ καθυφήσετε τὸν ἀγῶνα ὑμεῖς, ἐμοὶ παραλειπτέον ἐστὶν ἀδικουμένῳ. […]

Τὸ δέ γε Ταῦ τοῦτο, οὐ γὰρ ἔχω χείρονι αὐτὸ ὀνομάσαι ῥήματι ἢ ᾧ καλεῖται (1), ὃ μὰ τοὺς θεούς, εἰ μὴ ἐξ ὑμῶν δύο συνῆλθον ἀγαθοὶ καὶ καθήκοντες ὁραθῆναι, τό τε Ἄλφα καὶ τὸ ῏Υ, οὐκ ἂν ἠκούσθη μόνον, τοῦτο τοίνυν ἐτόλμησεν ἀδικεῖν με πλείω τῶν πώποτε βιασαμένων, ὀνομάτων μὲν καὶ ῥημάτων ἀπελάσαν πατρῴων, ἐκδιῶξαν δὲ ὁμοῦ συνδέσμων ἅμα καὶ προθέσεων, ὡς μηκέτι φέρειν τὴν ἔκτοπον πλεονεξίαν.

Lucien

(1) χείρονι… ῥήματι ἢ ᾧ καλεῖται : le T est connoté négativement car, par son nom comme par sa forme, il évoque la croix des suppliciés (σταυρός).

Session 2021

Aphrodite, évoquant le destin de Tithon, explique à Anchise pourquoi elle ne peut le garder pour époux.

Ὥς δ’ αὖ Τιθωνὸν χρυσόθρονος ἥρπασεν Ἠώς,
ὑμετέρης γενεῆς, ἐπιείκελον ἀθανάτοισι.
Βῆ δ’ ἴμεν αἰτήσουσα κελαινεφέα Κρονίωνα
ἀθάνατόν τ’ εἶναι καὶ ζώειν ἤματα πάντα·
τῇ δὲ Ζεὺς ἐπένευσε καὶ ἐκρήηνεν ἐέλδωρ.
Νηπίη, οὐδ’ ἐνόησε μετὰ φρεσὶ πότνια Ἠὼς
ἥβην αἰτῆσαι, ξῦσαί τ’ ἄπο γῆρας ὀλοιόν.
Τὸν δ’ ἦ τοι εἵως μὲν ἔχεν πολυήρατος ἥβη,
Ἠοῖ τερπόμενος χρυσοθρόνῳ ἠριγενείῃ
ναῖε παρ’ Ὠκεανοῖο ῥοῇς ἐπὶ πείρασι γαίης·
αὐτὰρ ἐπεὶ πρῶται πολιαὶ κατέχυντο ἔθειραι
καλῆς ἐκ κεφαλῆς εὐηγενέος τε γενείου,
τοῦ δ’ ἦ τοι εὐνῆς μὲν ἀπείχετο πότνια Ἠώς,
αὐτὸν δ’ αὖτ’ ἀτίταλλεν ἐνὶ μεγάροισιν ἔχουσα,
σίτῳ τ’ ἀμβροσίῃ τε καὶ εἵματα καλὰ διδοῦσα.
Ἀλλ’ ὅτε δὴ πάμπαν στυγερὸν κατὰ γῆρας ἔπειγεν
οὐδέ τι κινῆσαι μελέων δύνατ’ οὐδ’ ἀναεῖραι,
ἥδε δέ οἱ κατὰ θυμὸν ἀρίστη φαίνετο βουλή·
ἐν θαλάμῳ κατέθηκε, θύρας δ’ ἐπέθηκε φαεινάς.
Τοῦ δ’ ἦ τοι φωνὴ ῥεῖ ἄσπετος, οὐδέ τι κῖκυς
ἔσθ’ οἵη πάρος ἔσκεν ἐνὶ γναμπτοῖσι μέλεσσιν.
Οὐκ ἂν ἐγώ γε σὲ τοῖον ἐν ἀθανάτοισιν ἑλοίμην
ἀθάνατόν τ’ εἶναι καὶ ζώειν ἤματα πάντα.
Ἀλλ’ εἰ μὲν τοιοῦτος ἐὼν εἶδός τε δέμας τε
ζώοις, ἡμέτερός τε πόσις κεκλημένος εἴης,
οὐκ ἂν ἔπειτά μ’ ἄχος πυκινὰς φρένας ἀμφικαλύπτοι·
νῦν δέ σε μὲν τάχα γῆρας ὁμοίιον ἀμφικαλύψει
νηλειές, τό τ’ ἔπειτα παρίσταται ἀνθρώποισιν, 
οὐλόμενον, καματηρόν, ὅ τε στυγέουσι θεοί περ. 
Αὐτὰρ ἐμοὶ μέγ’ ὄνειδος ἐν ἀθανάτοισι θεοῖσιν
ἔσσεται ἤματα πάντα διαμπερὲς εἵνεκα σεῖο,
οἳ πρὶν ἐμοὺς ὀάρους καὶ μήτιας, αἷς ποτε πάντας
ἀθανάτους συνέμιξα καταθνητῇσι γυναιξί, 
τάρβεσκον· πάντας γὰρ ἐμὸν δάμνασκε νόημα.
Νῦν δὲ δὴ οὐκέτι μοι στόμα χείσεται ἐξονομῆναι
τοῦτο μετ’ ἀθανάτοισιν, ἐπεὶ μάλα πολλὸν ἀάσθην, 
σχέτλιον, οὐκ ὀνομαστόν· ἀπεπλάγχθην δὲ νόοιο, 
παῖδα δ’ ὑπὸ ζώνῃ ἐθέμην βροτῷ εὐνηθεῖσα.

Hymnes homériques, V,
« À Aphrodite », v. 218-255
(38 vers – 268 mots)

Corrigé proposé par le jury
ATTENTION : le jury a proposé une traduction en stiques pour une meilleure compréhension du corrigé vers à vers, mais, le jour du concours, il est infiniment préférable de traduire les textes poétiques latins ou grecs en prose française et non en vers ou en stiques.

C’est de la même manière qu’à son tour Aurore au trône d’or enleva Tithon,
Homme de votre race, en tout point semblable aux immortels.
Elle s’en alla prier le Cronide aux sombres nuées
Qu’il devienne immortel et vive pour toujours.
Zeus alors y consentit et exauça son vœu.
La naïve ! Elle n’a pas même songé, dans son esprit, l’Auguste Aurore,
À demander la jeunesse et à repousser la pernicieuse vieillesse.
Et, vois-tu, tant que la jeunesse mille fois désirable le garda,
Jouissant de l’amour d’Aurore au trône d’or, fille du matin,
Il habitait du côté des flots d’Océan, vers les confins de la terre.
Mais quand les premiers poils gris recouvrirent
Sa belle tête et son noble menton
Alors, vois-tu, elle se tenait éloignée de sa couche, l’Auguste Aurore,
Et le choyait, le gardant dans sa demeure,
Avec de la nourriture et de l’ambroisie, et lui donnant de beaux vêtements.
Mais voilà, quand la vieillesse haïssable l’accablait tout-à-fait,
Qu’il ne pouvait même plus mouvoir ni soulever aucun membre,
Voici quelle décision lui parut, en son cœur, la meilleure :
Dans une chambre, elle le déposa, et poussa les portes éclatantes.
Et, vois-tu, sa voix s’écoule, sans fin, tandis que sa force n’est plus
Comme naguère dans ses membres flexibles.
Moi, je ne voudrais pas, en vérité, que, pareil à lui, parmi les immortels,
Tu deviennes immortel et vive éternellement.
Mais si, restant tel que tu l’es dans ton apparence et dans ta sature
Tu pouvais vivre, et être appelé mon époux,
Alors le chagrin n’envelopperait pas mon esprit avisé.
Mais toi, en vérité, elle va vite t’envelopper, la vieillesse commune à tous,
Impitoyable, qui bientôt assiège les hommes,
Pernicieuse et pénible, que les dieux mêmes ont en horreur.
Mais moi, c’est une honte immense que, parmi les immortels,
J’éprouverai chaque jour, continûment, à cause de toi :
Jusqu’à présent, leurs liaisons intimes, fruits des intrigues par lesquelles
J’ai alors uni tous les immortels à des femmes mortelles,
Ils s’en effrayaient. Car je les tenais sous le joug de mon génie.
Mais maintenant, ma bouche ne pourra plus évoquer
Cela, parmi les immortels, puisque je me suis complètement égarée,
Écart funeste, innommable. J’ai perdu l’esprit,
Et mis un enfant sous ma ceinture après m’être couchée auprès d’un mortel.

Session 2020

Corrigé proposé par le jury

Durant le même hiver, les Athéniens, suivant la tradition, organisèrent des funérailles publiques pour ceux qui étaient morts les premiers au cours de cette guerre. Cela se déroule cette façon : ils exposent les os des défunts deux jours auparavant sous une tente dressée pour l’occasion, et chacun, s’il le souhaite, apporter une offrande à celui qui est proche. Puis lorsque vient le moment du transfert, des chars transportent des cercueils de cyprès, un seul par tribu ; car à l’intérieur se trouvent les os selon la tribu à laquelle chaque mort appartenait. Et un lit vide est installé et transporté, le lit des disparus, ceux que l’on n’a pas retrouvés pour les emporter. Accompagne alors le convoi qui veut parmi les citoyens comme les étrangers ; et les femmes de la famille participent également, pleurant jusqu’au tombeau. On place donc les restes dans le monument public, qui est situé dans le plus beau faubourg de la cité, et où l’on ensevelit toujours les morts de la guerre – à l’exception de ceux de Marathon : pour ceux-là, jugeant leur mérite exceptionnel, on fit aussi leur tombeau à cet endroit même. Et une fois qu’on les a recouverts de terre, un homme choisi par la cité, reconnu pour ne pas être sot dans son jugement et particulièrement estimé, fait en leur honneur l’éloge qui convient ; enfin, après cet hommage les gens s’en vont. Voilà comment les Athéniens rendent les honneurs funèbres. Et pendant toute la guerre, chaque fois que les circonstances le leur demandaient, ils suivaient cet usage. En l’honneur donc de ces premiers morts, Périclès, le fils de Xanthippe, fut choisi pour prononcer l’oraison. Et lorsque le moment se présenta, s’avançant du tombeau jusqu’à une estrade élevée faite pour l’occasion, de façon à être entendu le plus loin possible par la foule, il prononça ce discours : « La plupart des hommes qui ont déjà parlé en de telles circonstances louent celui qui a introduit ce discours dans l’usage au motif qu’il était beau de rendre hommage ainsi en public à ceux qui sont morts au combat et ensevelis. Pour moi, j’estimerais suffisant qu’à des hommes dont la valeur s’est traduite en actes on rendît également hommage par des actes, comme vous voyez qu’on le fait aujourd’hui dans les mesures officielles proses ici pour leur sépulture, et il me semblerait bon que la confiance que l’on accorde aux vertus d’une multitude ne coure pas le risque de dépendre d’un seul homme, selon qu’il parle plus ou moins bien. »

Session 2019

Corrigé proposé par le jury

Je vais te dire aussi le chemin qu’a suivi ma pensée : lorsque l’amour m’eut blessée, j’examinai comment le supporter le mieux. Je commençai donc par taire mon mal et par le cacher. En effet, la langue n’a rien de fiable / on ne peut nullement se fier à la langue, qui sait donner de bons conseils à autrui [ou : « au-dehors »], mais qui s’attire à elle-même de très nombreux maux. Je résolus en second lieu de (sup)porter dignement ma folie, et de la vaincre par ma vertu. En troisième lieu, comme je ne parvenais pas, de la sorte, à l’emporter sur Cypris, je pris le parti de mourir – la meilleure des décisions, sans conteste. En effet, puisse-t-il m’être donné de ne pas rester ignorée de tous lorsque j’agis honorablement, et, lorsque j’agis mal, de ne pas avoir de nombreux témoins ! Or, cette conduite et ce mal, j’en connaissais l’infamie, et en outre je savais bien que j’étais femme, objet de haine pour tous. Puisse-t-elle périr ignominieusement, celle qui, la première, se prit à déshonorer sa couche avec d’autres hommes ! Et c’est dans les maisons nobles que ce mal a commencé parmi les femmes : lorsque le déshonneur est approuvé des grands, assurément il sera tenu pour honorable par les vilains. Or, je hais aussi les femmes vertueuses en paroles, mais qui, en cachette, ont d’ignobles audaces : comment donc se peut-il, souveraine Cypris, déesse de la mer, qu’elles regardent leur compagnon de lit en face et ne frissonnent / tremblent pas [ou, mieux : « sans frissonner / trembler »] à l’idée que l’obscurité, leur complice, et le toit de leur demeure ne prennent voix un jour ? Car nous, amies, c’est là précisément ce qui nous tue : (la crainte) que l’on ne me prenne un jour à déshonorer mon mari, et les enfants que j’ai mis au monde. Non, puissent-ils, libres, la parole franche, florissants, habiter la cité de la glorieuse Athènes [ou plutôt, moins littéralement : « la glorieuse cité d’Athènes »] et se glorifier de leur mère ! Car même si l’on est de coeur intrépide, cela rend un homme esclave, lorsqu’il a conscience des fautes d’une mère ou d’un père.

Session 2018

Session 2017

Corrigé proposé par le jury

Mais voyant qu’aucune cité ne le rejoignait et que le temps passait, il estima qu’il fallait faire quelque chose. Faute de quoi, au lieu de la gloire qu’il s’était acquise auparavant, il devait s’attendre à un grand déshonneur. Quand donc il apprit que les ennemis avaient pris position près de Mantinée et qu’ils y faisaient venir Agésilas ainsi que tous les Lacédémoniens, comprenant qu’Agésilas s’était mis en campagne et se trouvait déjà à Pellène, il dîna, donna ses ordres et fit marcher son armée directement sur Sparte. Et si un Crétois, poussé par une divine providence, n’était pas venu annoncer à Agésilas que l’armée s’avançait, Épaminondas aurait pris la ville comme un nid d’oiseaux absolument sans défense. Or comme Agésilas en avait été informé à temps, il revint à Sparte avant lui et les Spartiates se déployèrent et prirent position malgré leur tout petit nombre. Toute leur cavalerie, en effet, se trouvait en Arcadie, ainsi que leurs mercenaires et trois bataillons sur douze. Or lorsque Épaminondas arriva dans la cité des Spartiates, là où il aurait à combattre de plainpied et à se faire tirer dessus depuis les habitations, il n’y entra pas, pas plus que là où il aurait à combattre, malgré le petit nombre des ennemis, sans l’emporter par le nombre. Mais s’étant emparé de la position d’où il estimait qu’il pouvait l’emporter, il descendit vers Sparte. En tout cas, quant à ce qui passa ensuite, s’il est possible de l’imputer à la divinité, il est aussi possible de dire que personne ne pourrait résister à des hommes désespérés. En effet, alors qu’Archidamos était à la tête d’une armée d’à peine une centaine d’hommes et qu’après avoir passé ce qui semblait constituer une protection, il remontait la pente en direction de l’ennemi, alors les Thébains qui brûlaient d’ardeur, qui avaient déjà vaincus les Lacédémoniens, qui l’emportaient en tout et qui, plus est, bénéficiaient de l’avantage du terrain, ne soutinrent pas l’assaut des hommes d’Archidamos : ils plient ! Alors meurt l’avant-garde d’Épaminondas mais quand, exaltés par la victoire, ceux de la ville les poursuivirent au-delà de ce qu’il fallait, ce sont eux qui meurent à leur tour. En effet la divinité, semble-t-il, avait circonscrit jusqu’où la victoire leur était concédée. Archidamos fit donc dresser un trophée là où il avait été vainqueur et accorda une trêve pour la restitution des corps des ennemis qui étaient tombés là. 

Session 2016

Corrigé proposé par le jury

Quelle est donc la conduite propre à des hommes sensés ? Alors qu’ils savent cela et en ont pris conscience, il leur faut renoncer à cette extraordinaire et incurable insouciance, verser des contributions financières et exiger que leurs alliés en fassent autant, veiller et s’appliquer à ce que cette armée constituée demeure permanente, afin que, de même que lui, Philippe, a une force militaire à sa disposition, prête à causer du tort et à imposer la servitude à tous les Grecs sans exception, vous, de la même façon, vous en ayez une à votre disposition, prête à les sauver et à les aider tous sans exception. Car il est impossible que l’on fasse jamais rien de ce qu’il faut en ayant recours à des expéditions de secours ; bien au contraire, il faut organiser une force militaire, lui fournir des approvisionnements et des trésoriers publics, agir de la façon qui permette d’assurer le contrôle des finances le plus rigoureux, recevoir de ces trésoriers leurs rapports sur les finances, du général le sien sur les opérations. Si vous agissez ainsi et si vous désirez vraiment cela, vous obligerez Philippe à observer une paix juste et à rester chez lui, situation en comparaison de laquelle il ne saurait y avoir de plus grand bien, sinon vous combattrez sur un pied d’égalité. Cependant, si l’on pense que cela exige une grande dépense, beaucoup de peines et de travail, on a vraiment tout à fait raison de le penser. Mais si l’on calcule ce qui arrivera ensuite à la cité dans le cas où l’on ne consent pas à cela, on découvrira le profit qu’il y a à faire de son plein gré ce qu’il faut. Le fait est que, à supposer même que parmi les dieux il en est un pour se porter garant – car nul homme, en tout cas, ne saurait répondre d’une affaire d’une si grande importance – garant de ce que, si vous demeurez tranquilles et abandonnez absolument tout, lui, à la fin, ne viendra pas vous attaquer vous-mêmes, certes, même en ce cas, il est honteux, par Zeus et par tous les dieux, et indigne de vous, de la puissance de la cité, des actions accomplies par vos ancêtres, d’abandonner, à cause de votre propre insouciance, tous les autres Grecs à la servitude. Quant à moi, personnellement, je préférerais être mort qu’avoir proposé cela ; néanmoins, si quelqu’un d’autre le propose et parvient à vous persuader, soit, ne vous défendez pas, abandonnez absolument tout.

Session 2015

Corrigé proposé par le jury

Le chœur

Maintenant, faisons, nous, notre propre éloge dans la parabase.
Ah oui ! tout un chacun profère nombre de vilenies sur la gent féminine, prétendant que
Nous sommes le fléau absolu des hommes, que c’est de nous qu’absolument tout provient,
Les disputes, les querelles, l’affreuse sédition, le chagrin, la guerre. Allons donc !
Si nous sommes un fléau, pourquoi nous épousez-vous, s’il est bien vrai que nous sommes un fléau ?
Pourquoi nous interdisez-vous de sortir ou d’être prises à jeter un œil dehors,
Et pourquoi au contraire voulez-vous garder avec tant de zèle le fléau ?
Si votre petite femme est sortie quelque part, et qu’ensuite vous découvrez qu’elle est dehors,
Vous êtes dans une fureur noire, alors que vous devriez faire des libations et vous réjouir, s’il est bien vrai que
Vous avez véritablement découvert le fléau parti de la maison, et que vous ne l’avez pas rencontré à l’intérieur.
Si nous nous endormons ailleurs que chez nous, lasses à force de nous amuser,
Tout un chacun se met à rechercher ce fléau, en faisant le tour des lits.
Et si nous nous penchons à la fenêtre, vous cherchez à regarder le fléau ;
Et si, prise de honte, on se retire, chacun est encore davantage désireux
De voir le fléau se pencher à nouveau. C’est tellement évident
Que nous sommes, nous, bien meilleures que vous ! Et il y a à notre disposition une pierre de touche pour le voir.
Produisons la pierre de touche pour savoir lesquels sont les pires : nous, nous affirmons que c’est vous,
Et vous, nous. Eh bien, examinons, et plaçons-les en vis-à-vis, chacun,
Et comparons les noms de chaque homme et de chaque femme.
Charminos est assurément défait par Nausimachè : les faits sont évidents.
Par ailleurs, Cléophon aussi est en tout point inférieur à Salabaccho, pas vrai ?
Contre Aristomachè, celle-là qui était à Marathon, et contre Stratonikè,
Il y a beau temps qu’aucun de vous n’essaie même de se battre.
Et parmi ceux de l’année dernière, y a-t-il un membre du Conseil ayant transmis
Sa charge de conseiller à un autre, qui soit supérieur à Euboulè ? Même Anytos n’affirmera pas ça bien sûr !
C’est ainsi que nous nous flattons d’être, nous, bien meilleures que les hommes.
Une femme qui aurait volé environ cinquante talents au Trésor public ne se rendrait pas non plus
Sur l’Acropole avec un attelage ; mais si elle dérobe le plus qu’elle peut,
Si elle vole une corbeille de blé à son mari, elle la restitue le jour même !
Ah ! c’est que nous, nous pourrions en montrer beaucoup,
Parmi ceux-là, qui agissent ainsi,
Et qui, en plus, sont plus gourmands que nous,
Et qui sont voleurs,
Bouffons, esclavagistes !

Session 2014

Platon,
Phèdre 274c-275b

Corrigé proposé par le jury

Socrate — Eh bien, j’ai entendu dire qu’a vécu dans la région de Naucratis en Égypte un des anciens dieux de ce pays, celui-là même à qui est consacré l’oiseau que précisément on appelle ibis, et que la divinité elle-même porte le nom de Theuth ; c’est lui justement, m’a-t-on dit, qui a le premier inventé le nombre et la calcul, ainsi que la géométrie et l’astronomie, et encore les jeux de trictrac et de dés, et surtout l’écriture. Or comme, d’autre part, le roi de l’Égypte tout entière était à cette époque-là Thamous, qui résidait dans la grande ville du haut pays, celle que les Grecs appellent Thèbes d’Egypte et dont ils nomment le dieu Ammon, Theuth vint le trouver pour lui présenter ses arts et lui dire qu’il fallait les transmettre aux autres Égyptiens. Thamous lui demanda quelle était l’utilité de chacun ; alors que l’autre lui en faisait un exposé détaillé, selon qu’il lui paraissait avoir raison ou tort dans ses propos, le roi blâmait ceci, louait cela. Nombreuses furent, dit-on, les observations que Thamous fit à Theuth sur chaque art, dans l’un et l’autre sens, observations dont un exposé détaillé exigerait un long discours.  Mais quand on en fut à l’écriture : « Voici, Roi, dit Theuth, la connaissance qui rendra les Égyptiens plus savants et plus aptes à la mémoire, car c’est là une invention qui est un remède pour la mémoire et le savoir. » Le roi répondit : « Theuth, grand maître ès arts, tel est capable de créer les procédés d’un art, tel autre est capable de juger quelle part de dommage ou d’utilité il comporte pour ceux qui sont appelés à s’en servir ; ainsi maintenant toi, qui es le père de l’écriture, tu l’as par bienveillance dotée d’un pouvoir contraire à celui qu’elle a. En effet, cette invention produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront apprise, faute pour eux d’exercer leur mémoire, vu que, par confiance envers l’écrit, c’est de l’extérieur, par des caractères qui leur sont étrangers, et non de l’intérieur, par un effort personnel, qu’ils vont chercher le moyen de se ressouvenir ; ce n’est donc pas pour la mémoire, mais pour la remémoration, que tu as trouvé un remède. Quant au savoir, c’en est l’illusion que tu procures à tes disciples, et non la réalité : car, après avoir beaucoup entendu de toi sans recevoir d’enseignement, ils auront l’air d’être remplis de connaissance, alors qu’ils en seront généralement dépourvus, et d’être pénibles à fréquenter, parce que, au lieu d’être savants, c’est savants d’illusion qu’ils seront devenus. »  

Phèdre — Socrate, tu as de la facilité pour créer des discours égyptiens ou du pays que tu veux !

Session 2013

Lysias,
Discours XXV, Pour un citoyen accusé de menées contre la démocratie (11-14)

Corrigé proposé par le jury

Pour ma part, je pense que tous ceux qui, sous la démocratie, étaient privés de droits civiques, dépouillés de leurs biens ou victimes d’une infortune de ce genre désiraient naturellement un autre régime, dans l’espoir que le changement leur serait d’un quelconque profit ; en revanche, tous ceux qui ont fait beaucoup de bien au peuple, et jamais aucun mal, et qui doivent obtenir votre reconnaissance plutôt que d’être punis de leurs actes, il ne convient pas d’accueillir les calomnies lancées contre eux, même si tous ceux qui s’occupent des affaires de la cité disent qu’ils sont des oligarques. Eh bien, moi, juges, à cette époque, je n’ai jamais subi aucune infortune, ni d’ordre privé, ni publique, pour laquelle, par envie d’être délivré des maux présents, j’aurais désiré une autre situation politique. J’ai exercé la triérarchie cinq fois, participé à quatre combats navals, versé de nombreuses contributions en temps de guerre et me suis acquitté des autres liturgies aussi bien que n’importe quel citoyen. Or j’ai dépensé plus que ce qui était imposé par la cité afin d’être considéré par vous comme encore meilleur et, si par hasard il m’arrivait quelque infortune, pour me défendre dans de meilleurs conditions. Mais de tout cela, j’étais privé sous l’oligarchie : en effet, ils ne jugeaient pas normal que ceux qui étaient à l’origine d’un bienfait pour le peuple obtiennent d’eux de la reconnaissance : au contraire, ils élevaient aux honneurs ceux qui vous avaient fait le plus de mal, en considérant qu’ils tenaient là un gage de notre loyauté. Vous devez tous, si vous songez à cela, ne pas accorder créance aux propos de ces gens-là, mais examiner d’après les actions dont chacun se trouve être l’auteur. Pour ma part, juges, je n’ai jamais fait partie des Quatre-Cents ; ou bien que n’importe lequel de mes accusateurs s’avance et m’en convainque. De plus, personne ne prouvera que, après l’arrivée des Trente au pouvoir, j’ai été membre du conseil ni que j’ai exercé quelque magistrature que ce soit. Or, si, alors qu’il m’était possible d’en exercer une, je m’y suis refusé, il est juste qu’aujourd’hui je sois récompensé par vous. Et si les dirigeants d’alors ne jugeaient pas normal de me faire participer aux affaires, comment pourrais-je prouver plus clairement que de cette façon que mes accusateurs mentent ?

Session 2012

Euripide,
Le Cyclope

Corrigé proposé par le jury

Ulysse — Allons, crois m’en, Cyclope : oublie la voracité de ta mâchoire, et choisis la piété de préférence à l’impiété. Nombreux en effet sont ceux à qui des gains mal acquis ont valu un châtiment.

Silène — Je veux te donner un conseil : des chairs de cet homme-ci, ne laisse pas un morceau ; et si tu croques sa langue, c’est habile que tu deviendras, et le roi des bavards, Cyclope !

Le Cyclope — La richesse, petit homme, est un dieu pour les sages ; le reste n’est que vains mots et belles paroles. Quant aux caps marins que mon père a érigés, qu’ils aillent au diable ! Pourquoi as-tu mis cela en avant dans ton discours ?  Ma foi, la foudre de Zeus ne me fait pas trembler, étranger, et en quoi Zeus est un dieu plus puissant que moi, je n’en sais rien. Le reste m’est bien égal ; et à quel point cela m’est égal, écoute-le : lorsque de là-haut il déverse une pluie d’orage, ayant au creux de ce rocher un abri qui me couvre, je dévore un veau grillé, ou bien quelque bête sauvage, et, humectant comme il faut ma panse bien calée à l ‘horizontale, une fois que j’ai vidé d’un trait une amphore de lait, je fais résonner ma tunique, en faisant un bruit à rivaliser avec le tonnerre de Zeus. Et lorsque Borée, le vent de Thrace, verse de la neige, j’enveloppe mon corps de peaux de bêtes et j’allume un feu – la neige, je n’en ai rien à faire. Quant à la terre, par force, qu’elle le veuille ou non, en donnant naissance à l’herbe elle engraisse mes bestiaux. Et ces bestiaux, moi, je ne les sacrifie à personne d’autre qu’à moi – et non aux dieux – ainsi qu’à la plus grande des divinités, la panse que voici. Car bien boire, à la vérité, et bien manger jour après jour, voilà le Zeus des gens sensés – et aussi ne pas se causer de chagrin. Quant à ceux qui ont établi les lois, en enjolivant la vie des hommes, je ne leur souhaite pas du bien. Moi, je ne cesserai pas de bien traiter ma petite personne – en te dévorant, toi, justement ! Et voici le genre de présents d’hospitalité que tu vas recevoir, pour que je sois irréprochable : le feu et le chaudron paternel qui, une fois mis à bouillir, sera parfait pour contenir ta chair dépecée. Allons, entrez à l’intérieur, afin qu’en honneur du dieu de l’antre, debout autour de l’autel, vous me régaliez !

Session 2011

Corrigé proposé par le jury

Il est noble en effet de s’ôter soi-même la vie, dira-t-on. Certainement pas ! C’est au contraire des plus dépourvu de noblesse ; tout comme, pour ma part, je tiens également pour le dernier des lâches le pilote qui, par crainte du gros temps, fait délibérément couler son navire avant la tempête. Mais de plus le suicide est, à la fois, un acte étranger à la commune nature de tous les vivants sans exception, et une impiété à l’égard de Dieu qui nous a créés. En tout cas, parmi les animaux, il n’en est aucun qui meure pour l’avoir préalablement décidé ou de son fait ; car c’est chez tous sans exception une loi puissante de la nature que la volonté de vivre ; c’est pourquoi à la fois nous tenons pour des ennemis ceux qui s’efforcent de nous arracher ouvertement la vie et nous nous vengeons de ceux qui cherchent insidieusement à nous la prendre. Et ne pensez-vous pas que Dieu est profondément indigné quand un homme traite avec insolence son don ? Et de fait nous avons reçu de lui l’existence et c’est à lui, en retour, que nous remettons le terme de notre existence. Si, sans nul doute, les corps, chez tous les êtres, ont été façonnés mortels et à partir d’une matière corruptible, en revanche, l’âme est éternellement immortelle et réside comme une partie de Dieu dans les corps ; en outre, s’il arrive que l’on fasse disparaître un bien confié en dépôt par un homme ou que l’on en fasse un usage malhonnête, on passe pour un scélérat et un homme indigne de foi ; mais si effectivement l’on chasse de son corps le bien confié en dépôt par Dieu, se figure-t-on avoir échappé au regard de celui auquel on fait du tort ? On estime juste de punir les serviteurs fugitifs, même dans le cas où ce sont des maîtres scélérats qu’ils abandonnent ; et nous-mêmes, en fuyant Dieu, un maître des plus parfait, ne passons-nous pas pour être impies ? Ne savez-vous pas que, pour ceux qui quittent la vie conformément à la loi de la nature et s’acquittent entièrement de la dette qu’ils ont contractée envers Dieu, lorsque celui qui l’a octroyé veut recouvrer son prêt, éternelle est leur gloire, à l’abri sont leurs maisons et leurs familles, pures et secourables demeurent leurs âmes, après qu’elles ont obtenu en partage un emplacement dans le ciel, le lieu le plus sacré, d’où, à la suite de la révolution des âges, elles retournent habiter de nouveau des corps exempts de souillure ? En revanche, pour tous ceux dont les mains ont exercé une furieuse violence contre eux-mêmes, un Hadès plus ténébreux accueille leurs âmes, et Dieu, leur père, se venge sur les descendants des insolents outrages des ancêtres.