Lesbia et son moineau, huile sur toile d’Edward Poynter (1907)

Cette petite réflexion a été conduite dans le cadre du séminaire de Roland Béhar et Nathalie Koble, « Make it new! », à l’École normale supérieure de Paris, au second semestre de l’année universitaire 2019-2020. Merci à Olivier Espié pour son aide précieuse et ses remarques toujours éclairantes.

         Introduction

         Je me propose de réfléchir sur quelques traductions du poème « Ad Lesbiam », un des plus célèbres poèmes de Catulle (Caius Valerius Catullus), poète latin du Ier siècle av. J.-C. Le poème est tiré du seul livre de poésie qui nous soit parvenu, appelé Carmina, dont la date de publication est délicate à établir. Catulle est connu pour le caractère parfois cru et osé de ses pièces lyriques : cela dit, dans le poème qui nous concerne, il affirme avec force son envie de profiter de la vie, de l’amour, et d’échanger sans cesse des baisers avec sa bien-aimée, savoureux remède à l’éphémère de l’existence. La figure féminine majeure des Carmina se nomme Lesbie (Lesbia) c’est à elle qu’il dédie la pièce qui nous intéresse ici. 

Ad Lesbiam

Viuamus, mea Lesbia, atque amemus,
Rumoresque senum seueriorum
Omnes unius aestimemus assis !
Soles occidere et redire possunt :
Nobis cum semel occidit breuis lux,
Da mi basia mille, deinde centum,
Dein mille altera, dein secunda centum,
Deinde usque altera mille, deinde centum.
Dein, cum milia multa fecerimus,
Conturbabimus illa, ne sciamus,
Aut ne quis malus inuidere possit,
Cum tantum sciat esse basiorum.

         Il s’agit de la cinquième pièce des Carmina. Elle mériterait à elle seule plusieurs pages de commentaire, tant elle est ouvragée. Elle passe en effet progressivement de l’exhortation (Vivamus… atque amemus — aestimemus) à la constatation (Soles occidere et redire possunt — nox est… una dormienda) pour aboutir à un ordre (da mi basia mille), qui se prolonge par une attente (deinde… conturbabimus). Pour ce qui est des figures de style, nombreuses, il y aurait beaucoup d’éléments à en tirer, tant le poème en regorge (cf. infra). D’autres poèmes du recueil traitent également du motif du baiser, soit sur le même mode (VII, XLVIII), soit sur un mode satirique (XCIX). On peut citer le septième poème, aussi intitulé « Ad Lesbiam », qui traite du même sujet des baisers innombrables : 

         Tu me demandes, Lesbie, combien de tes baisers il faudrait pour me satisfaire, pour me forcer à dire : Assez ? Autant de grains de sable sont amoncelés en Libye, dans les champs parfumés de Cyrène, entre le temple brûlant de Jupiter et la tombe révérée de l’antique Battus ; autant d’astres, par une nuit paisible, éclairent les furtives amours des mortels, autant il faudrait à Catulle de baisers de ta bouche pour étancher sa soif délirante, pour le forcer de dire : Assez. Ah ! puisse leur nombre échapper au calcul de l’envie, à la langue funeste des enchanteurs ! (trad. Charles Héguin de Guerle, 1837).

         On y retrouve d’ailleurs, à l’extrême fin, les envieux et les mauvaises langues présents dans l’autre poème (ne quis malus inuidere possit et rumores senum seueriorum). Pour ce qui est des traductions du premier « Ad Lesbiam », je m’appuierai sur quatre traductions différentes : deux en prose, deux en vers ; deux en français, deux en anglais.

         Les quatre traductions choisies 

Traduction 1 (abrégée T1)

Vivons pour nous aimer, ô ma Lesbie ! et moquons-nous des vains murmures de la vieillesse morose. Le jour peut finir et renaître ; mais lorsqu’une fois s’est éteinte la flamme éphémère de notre vie, il nous faut tous dormir d’un sommeil éternel. Donne-moi donc mille baisers, ensuite cent, puis mille autres, puis cent autres, encore mille, encore cent ; alors, après des milliers de baisers pris et rendus, brouillons-en si bien le compte, qu’ignoré de nous-mêmes comme des jaloux, un si grand nombre de baisers ne puisse exciter leur envie.

Charles Héguin de Guerle (1837) 

         Ce professeur de la faculté de lettres de Paris, inspecteur d’académie et maire a traduit les œuvres complètes de nombreux auteurs latins (Catulle, Cicéron, Claudien, Ovide, Pétrone) ainsi que les Bucoliques et les Géorgiques de Virgile. Il a également publié, en 1836, une Prosodie française, ce qui pousse à s’interroger sur le choix de la prose pour la traduction des œuvres de Catulle.

Traduction 2 (abrégée T2) 

Vivons, ma Lesbie, vivons et aimons :
Et quelque sourcil qu’un grave barbon
Fronce devant nous, battons-en nous l’œil !
Tout soleil renaît au nocturne deuil :
Mais quand ont péri nos lumières brèves
Il nous faut dormir la grand-nuit sans trêve.
Je veux de baisers des mille et des cents,
Puis encore mille et encore cent
Puis mille de suite et puis encor cent.
Alors ces baisers, ces mille et ces mille,
Brouillons-en le tout, perdons-en le fil :
Un méchant pourrait un sort nous jeter
S’il savait le tout de tous nos baisers.

Lionel-Édouard Martin (2012) 

         Amateur de poésie, L.-É. Martin, poète et romancier contemporain, propose sur son site personnel de nombreuses traductions de sa plume, des auteurs antiques aux auteurs allemands ultra-contemporains. Son poème est en décasyllabes avec une césure qui est toujours exactement au milieu du vers (5/5). 

Traduction 3 (abrégée T3) 

Love we (my Lesbia!) and live we our day,
While all stern sayings crabbed sages say,
At one doit’s value let us price and prize!
The Suns can westward sink again to rise
But we, extinguished once our tiny light,
Perforce shall slumber through one lasting night!
Kiss me a thousand times, then hundred more,
Then thousand others, then a new five-score,
Still other thousand other hundred store.
Last when the sums to many thousands grow,
The tale let’s trouble till no more we know,
Nor envious wight despiteful shall misween us
Knowing how many kisses have been kissed between us.

Sir Richard Francis Burton (1894) 

         Vrai polymathe et polyglotte, ce Britannique s’occupa de guerre, d’escrime, d’écriture, de traduction, de religion soufie, d’ethnologie et de diplomatie. C’est à lui qu’on doit la première version non expurgée des Mille et une nuits et du Kâmâsûtra.

Traduction 4 (abrégée T4) 

Let us live, my Lesbia, and let us love, and count all the rumors of stearn old men at a penny’s fee. Suns can set and rise again: we when once our brief light has set must sleep through a perpetual night. Give me a thousand kisses, and then a hundred, then another thousand, then a second hundred, then another thousand without resting, then a hundred. Then, when we have made many thousands, we will confuse the count lest we know the numbering, so that no one can cast an evil eye on us through knowing the number of our kisses.

Leonard Charles Smithers (1894) 

         Éditeur et imprimeur connu pour ses publications d’auteurs décadentistes, ami de Burton, il co-traduisit avec lui les poèmes de Catulle ainsi que les Priapeia, collection anonyme de poèmes franchement érotiques.

         Fidélité et Originalité 

         Dans les deux traductions en vers, le texte de Catulle est repris vers à vers, pour un total 13 vers dans chaque cas. Les traductions en prose sont également très fidèles, on y retrouve tous les éléments du poème initial, sans étoffement particulier.

*

         v. 1

         Aucune des quatre traductions ne rend l’hypocoristique présent dans le possessif mea, qui est en outre antéposé, ce qui n’est pas l’habitude du latin. Il y a donc là une intention stylistique, une mise en relief, qu’il faudrait traduire par « ma chère Lesbie »[1]. La T1 rend tout de même cette emphase avec un « ô » lyrique, que le XIXe siècle affectionne et emploie couramment. Les T2, T3 et T4 cherchent à rendre le parallèle entre les subjonctifs d’exhortation, placés aux extrémités du vers, uiuamus et amemus : soit par la répétition d’un mot (« Vivons… vivons et aimons »), soit par la répétition d’une structure (« Love we… live we » et « Let us live… and let us love »). L’hendiadyn possible, au sens de « vivons une vie d’amour », n’est retenu par aucun des auteurs. 

         v. 2-3

         Les senes seueriores et leurs rumores, indiquant la réprobation des plus anciens envers les amour(ette)s des plus jeunes, sont transposés de différentes façons. Toutes les traductions (« morose », « grave », « stearn ») négligent le comparatif à valeur intensive seniores, qu’il faudrait rendre par « trop sévères », à l’exception de la T3 qui redouble le sens avec « stern » et « crabbed ». La T1 utilise par synecdoque un substantif abstrait (« vieillesse ») pour englober le groupe formé par les senes (l’adjectif omnes devient alors inutile), faisant ainsi ressortir la jeunesse de l’amant-poète. Dans la T3, le groupe est assimilé à des « sages », ce qui renforce l’idée d’une confrontation entre sagesse et plaisir. La T2, au contraire, singularise et précise : le « barbon », terme très prisé au XVIIe siècle, incarne pleinement la sévérité par le froncement de son « sourcil ». Cette traduction joue également avec le lexique du corps, en recourant au registre de langue familier et à l’expression « s’en battre l’œil ». La T4 est la plus fidèle, que ce soit avec l’expression « stearn old men » ou « at a penny’s fee », qui reprend le génitif de prix assis. Certaines autres traductions reprennent tout simplement la réalité latine de l’as, monnaie romaine. La T3, sur un mode différent de la T2, s’amuse davantage avec les mots, grâce au polyptote entre « sayings » et « say » et surtout à travers la paronomase « price » (« estimer ») / « prize » (« attacher de la valeur à »), qui traduit admirablement l’idée de valeur présente dans le mot as.

         v. 4-6

         Les trois vers suivants établissent la distinction entre le retour quotidien du soleil et le caractère éphémère de la vie humaine. Le pluriel poétique soles est conservé dans les deux traductions anglaises : il est utilisé pour mettre l’accent sur le fait que levers et couchers de soleil se succèdent chaque jour. La T2 l’atténue avec le déterminent « tout ». La T1 déplace légèrement l’image en employant le mot « jour ». Le verbe occidere contient en lui le double sens du coucher du soleil et de la mort, par métaphore. Les traductions françaises insistent davantage que ne le fait le latin sur l’idée de renaissance, qui exprime plutôt l’idée de retour (redire). La T2 annonce dès le vers 4 l’idée de mort en association la nuit à la mort (« nocturne ») d’œil. Mieux que les traductions françaises, les traductions anglaises mettent en avant le pronom de la première personne du pluriel, derrière lequel se cache l’humaine condition, en la gardant en tête de vers. Cela permet d’accentuer le contraste entre les soleils et les humains. Les T2, T3 et T4 restent très proches de la breuis lux du texte latin : seule la T1 accentue la métaphore, ou du moins la déplace, avec sa « flamme éphémère » (rappelons que ce mot vient de l’adjectif grec épicène ἐφήμερος, ος, ον et signifie « qui ne dure qu’un jour », ce qui, en contexte, semble particulièrement pertinent). On perd toutefois ainsi l’oxymore, accentué par le changement de vers, entre lux et nox. La T2 propose une très originale « grand-nuit ». Le vers 6 instaure l’image courante de la mort comme sommeil perpétuel. Seul la T4 reprend le polyptote occidere / occidit, avec le verbe « set » ; le français aime moins, généralement, les répétitions de ce genre. L’adjectif perpetua est rendu soit par un adjectif (« éternel », « lasting »« perpetual »), soit par une locution adverbiale (« sans trêve »), Toutes les traductions conservent la notion d’obligation de l’adjectif verbal dormienda (« il nous fait », « perforce »« must »).

         v. 7-9

          Au cœur de ses vers se trouve l’un des motifs littéraires liés au baiser les plus féconds dans la littérature postérieure : les myriades de baisers. Par jeu, on peut s’amuser à les compter malgré tout. Chez Catulle, ils sont 3 300 : T1, T3 et T4 suivent cela à la lettre (ou au nombre ?). Le vers 7 de la traduction de Martin brouille un petit peu plus les choses avec l’indétermination qu’on trouve dans « des mille et des cents ». Le principe stylistique très marqué de l’anaphore, aussi bien verticale qu’horizontale, rendu très pratique par le doublet deinde dein (apocope), sans oublier, chose extrêmement rare en latin, la reprise d’un mot homéotéleute centum (deinde centum est même répété complètement, aux vers 7 et 9), formant ainsi une épiphore. Cela donne l’impression de lire ce que nous appellerions rime dans notre système prosodique. Le français et le latin sont un peu plus limités mais essaient de mettre les mêmes traits stylistiques en œuvre, surtout par la répétition : de « mille », « cent », « puis », « autres » et « encore », en français ; de « thousand »« hundred »« other(s) » et « then », en anglais. La T3 conserve aussi une rime (« more »,« score »« store »), restant ainsi proche du texte latin.

         v. 10

         Le vers 10 sert de transition entre l’abondance des baisers et la suite du poème. Seule la T4 respecte la reprise anaphorique de dein en tête de vers, en réemployant l’adverbe « then ». L’expression latine milia multa facere est assez neutre, ce que conserve la T4 (« when we have made many thousands »). La T2 essaie de jouer sur la répétition en martelant une nouvelle fois « ces mille et ces cents ». La T1 accentue davantage l’échange mutuel de baisers (« pris et rendus »), quand la T3 souligne l’accumulation numérique (« the sums to many thousands grom »).

         v. 11-13

         Seule la dernière traduction conserve le futur de conturbabimus. Les autres lui préfèrent l’impératif, qui rappelle les exhortations initiales. Le sème de « mélange » est repris dans chaque traduction : « brouillons-en… le compte », « brouillons-en le tout », « let’s trouble » et « we will confuse ». La T2 est sûrement la plus originale, car elle établit un parallèle d’expression entre « brouillons-en le tout » et « perdons-en le fil » (pour rendre ne sciamus). La T2 et la T4 renforcent les notions présentes dans quis malus inuidere possit, rendues par « jaloux » / « exciter leur envie » (T1) ou « envious wight » / « misween us » (T3), en y ajoutant un trait de véritable malveillance, voire de malice magique : « un méchant pourrait un sort nous jeter » ou « no one can cast an evil eye on us ». La traduction la plus heureuse dans le rendu de la multiplicité des baisers (tantum basiorum) me semble être la T3 avec la figure étymologique « Knowing how many kisses have been kissed between », suivie par la T2, avec le redoublement phonétique « le tout de tous nos baisers » ; c’est d’ailleurs cette dernière traduction qui respecte le plus la structure latine de l’hypothétique au potentiel (cum… sciat).

*

         À mes yeux, la traduction de Lionel-Édouard Martin est la plus réussie : c’est en effet celle qui reprend tous les éléments avec le plus d’originalité, tout en étant relativement fidèle au texte. Les traductions en prose sont un peu plus plates. La traduction de Burton présente également de grandes qualités : c’est peut-être celle qui est la plus réussie au niveau des sonorités et du rythme. Mon commentaire a été plus stylistique que métrique et rythmique : il faudrait encore davantage s’intéresser aux jeux sonores et aux stratégies utilisées pour restituer les effets du poème de Catulle, notamment les coupes et les élisions. 

De la traduction à l’imitation

         La célébrité du poème de Catulle en a fait un objet privilégié pour la traduction, nous l’avons vu, mais aussi pour l’imitation. C’est à cette dernière que je vais ici réfléchir, à partir des deux poèmes suivants. Leur orthographe a été modernisée.

Pierre Le Loyer
(1550-1634)

Vivons, ma Flore, et nous aimons toujours, 
Sans prendre égard à ce que pêle-mêle
Le peuple bruit, le peuple qui se mêle
De contrôler les fidèles amours.


Le Soleil peut revivre tous les jours,
Et tous les ans sa course se renouvelle :
Mais notre vie et caduque et mortelle
Ne renaît plus ayant parfait son cours.


Or donne-moi deux cents baisers ensemble,
Et que ta bouche à ces deux cents assemble
Deux autres mille et mille et mille aussi.

Ainsi baisant nous défierons l’envie,
Et doucement s’en ira notre vie
Dans le séjour du tombeau obscurci.

Les Amours de Flore, Sonnet X (1579)

Guillaume Colletet
(1596-1659)

Baisers
Imité de Catulle

En dépit des assauts que le monde nous livre,
Vivons, chère Cloris, aimons-nous, baisons-nous ;
Pense à me contenter, sans penser à ces fous,
Qu’une commune erreur empêche de nous suivre.

Quand le soleil est mort, le soleil doit revivre,
Mais quand la Parque aveugle et le destin jaloux,
Nous enverrons là-bas, où nous descendrons tous,
Devons-nous espérer que l’on nous en délivre ?

Imitons ces oiseaux, témoins de nos plaisirs,
Accorde cent baisers à mes ardents désirs,
Sous les feuillages verts de cette forêt sombre.

Si tu crains que leur voix les aille rapporter,
Donne-moi des baisers, Cloris, en si grand nombre
Que les plus fins d’entre eux ne les puissent compter.

Amours de Cloris, Sonnet XCVII (1661)

         La floraison des Amours à la Renaissance et encore au XVIIe siècle, des multiples livres de Pierre de Ronsard à Jean de Brach (Amours d’Aimée en 1576), Isaac Habert (Amours de Diane en 1582) ou encore Jean Godard (Amours de Lucresse en 1594), donna lieu à de multiples recueils de poésie amoureuse. Le motif du baiser, précurseur du désir et annonciateur des plaisirs à venir, fut très souvent repris par ces différents auteurs.

         Pierre Le Loyer, sieur de la Brosse, étudia le droit et s’adonna à la poésie. Guillaume Colletet, pour sa part, appartenait au groupe des Illustres Bergers et à la toute jeune Académie française. On lui doit des recueils de poésie, des pièces de théâtre, des traités de poésie et de morale, des traductions nombreuses.

         Colletet indique explicitement qu’il imite Catulle et donne à son poème un titre d’une simplicité révélatrice, « Baisers ». Pourtant, des deux poèmes retenus, ce n’est pas celui qui se rapproche le plus de l’orignal.

         On peut s’attarder tout d’abord sur les ressemblances entre les deux poèmes. Le choix de la forme contrainte du sonnet (en décasyllabes pour Le Loyer, en alexandrins pour Colletet) n’a rien d’étonnant, vu l’ampleur que prend cette forme après son introduction en France. Certains poètes proposent des œuvres entières composées avec cette seule structure poétique. Le sonnet de Le Loyer est italien (CCD EED), celui de Colletet, français (CCD EDE). Dans les deux cas, Lesbie est évidemment remplacée par la jeune femme qui donne son nom aux livres des Amours : Flore ou Cloris.

         Les différents choix opérés par les deux poètes permettent de réfléchir à l’optique qu’a adoptée chacun pour retravailler le poème de Catulle.

         Le poème de Le Loyer est de loin le plus proche du poème original : il en conserve presque exactement l’attaque et l’ordre des idées, de l’appel à la jouissance à la démultiplication des baisers. Entre les deux, le mépris du « peuple » trop bavard et jaloux ainsi que le rappel du caractère éphémère de la vie sont développés de manière similaire. Les vers 1 à 3 de Catulle deviennent le premier quatrain ; les vers 4 à 6, le second quatrain ; les vers 7 à 9 sont transposés dans le premier tercet ; le vers 10 est cantonné aux quatre syllabes avant la césure du premier vers du tercet. Le reste du poème de Catulle n’est pas repris.

Procédé quelque peu éculé, Le Loyer fait rimer « toujours » avec « amours », ce qui déplace légèrement la portée du texte de Catulle, lequel semblait plutôt dédié à une jouissance momentanée. Cet aspect est d’ailleurs renforcé par l’ajout de l’adjectif « fidèles » aux « amours ». Les senes deviennent « le peuple », comme si la morale traditionnelle pesait sur les amours avec Flore. Le Loyer « dépaganise » son poème : Phébus devient le Soleil. L’idée de la vie est présente de manière beaucoup plus évidente dès le début du second quatrain avec le verbe « revivre », puis développée dans le reste de la strophe. La rime antisémantique entre « se renouvelle » et « mortelle » rend peut-être plus sensible la mort sans retour qui est promise aux humains. Le cycle des jours est changé en celui des « ans ». On peut déplorer l’absence, dans le poème de Le Loyer, d’anaphore pour restituer celle de l’adverbe deinde. Il la comble cependant d’une certaine manière avec la rime léonine entre « ensemble » et « assemble » et par la répétition assez hardie de « mille » au vers 11. Le compte des baisers, il faut le dire, est supérieur chez Le Loyer : 4 400 baisers contre 3 300 chez Catulle !

La dernière strophe s’éloigne clairement du poème catullien : l’accent y est mis sur le bonheur qu’apportent les baisers, « défi[ant] » les envieux et envieuses. La mort, qui se trouve derrière la métaphore du « tombeau obscurci », rappelle le second quatrain : ainsi la clausule de ce sonnet fermé (du fait de ses rimes embrassées finales : CCD EED) contraste-t-elle fortement avec le tout début du poème : « Vivons ».

         Le poème de Colletet, quant à lui, prend davantage de libertés. Le premier vers de Catulle est déplacé sur le deuxième vers français. Pour obtenir son alexandrin, Colletet associe d’emblée à la jouissance de la vie et de l’amour le désir des baisers. Logiquement, les seueriores senes apparaissent au premier vers : ils sont même étendus au « monde » entier, comme si le couple se tenait contre vents et marées. Colletet ajoute des traits sémantiques avec les syntagmes « ces fous » et « qu’une commune erreur empêche de nous suivre ». Il souligne en cela la ligne de conduite qui l’occupe et qu’il valorise : le plaisir hédoniste, fait de contentement, qui est pour lui une vérité et un chemin à suivre.

         Le second quatrain reprend le cycle de l’astre solaire : la répétition du groupe nominal « le soleil » donne à lire l’aspect cyclique du phénomène. Il accentue aussi légèrement le parallèle avec la mort et la renaissance (« est mort » / « doit revivre »), en introduisant la figure traditionnelle et récurrente à la Renaissance de « la Parque », qui coupe sans distinction le fil de la vie. Le « destin jaloux » déplace l’expression malus inuidere possit, qui est tout de même présente au vers 12 du poème français. Le thème de la mort, cher à la veine baroque encore vivace, est développé dans le reste du quatrain. Le complément de lieu « là-bas, où nous descendrons tous » sert de memento mori.

         Dans la troisième strophe, donc le premier tercet, la mention des « oiseaux » n’est peut-être pas anodine : le deuxième poème des Carmina, extrêmement connu, évoque le moineau de Lesbie. Ils deviennent « témoins » des « plaisirs » des amants, qui sont au cœur du propos de Colletet. Ce dernier écrit d’ailleurs plusieurs autres poèmes dédiés aux baisers. Dans ce Sonnet XCVII, le poète s’est séparé du motif du baiser démultiplié : il n’en reste plus que « cent » ! 

         Dans la dernière strophe, Colletet reprend le nom de son aimée, Cloris, ce que ne fait pas Catulle. Le vers 12 du poème français transpose la finale niée ne sciamus mais la déplace sur les autres et non sur les deux amoureux. De même, la perte du compte des baisers présente dans conturbabimus est déplacée : il ne s’agit plus d’en brouiller le compte mais bien de ne plus permettre aux autres, même « les plus fins d’entre eux », de les pouvoir compter… 

Pour ne pas conclure 

         La littérature ancienne n’a certainement pas besoin d’être « dépoussiérée », comme on l’entend souvent dire. Pour peu qu’on s’y intéresse, ce qu’on appelle, par facilité, langues mortes ne perd pas de sa vigueur, surtout lorsqu’il s’agit de les traduire. Comme tous les textes en langue étrangère, les textes latins et grecs peuvent se prêter à de nouvelles traductions, dans de nouveaux contextes, par de nouvelles personnes, avec de nouvelles intentions. C’est pourquoi je souhaite proposer ici, sans vouloir rivaliser avec les chansons des grands rappeurs, une traduction personnelle, très sûrement perfectible, du poème de Catulle : 

Jouissons d’la vie, my sweet Lesbie, et kiffons-nous,
Car les p’tits tweets des vioques un peu vaches,
Je t’le jure, ne valent pas tripette !
Le bon Phébus peut faire des va-et-vient :
Mais nous, quand on a fermé la paupière pour de bon,
Oui, c’est pour toujours qu’on tombe dans les bras de Morphée.
Roule-moi mille galoches, puis cent patins,
Puis mille autres pelles, puis encore cent,
Puis un millier coup sur coup, puis cent encore.
Puis, après s’être fait des milliers de bécots,
Ne comptons plus et mélangeons tout ça !
Qu’ainsi aucun salaud non plus ne nous jalouse,
S’il sait combien on se tête la gargarousse !

Cette traduction souhaite accentuer deux aspects qui me paraissent fondamentaux dans ce poème : la jovialité juvénile du poète et l’érotisme de la pièce poétique.

         Le travail majeur a consisté à donner au texte une couleur orale. Cela passe par différentes stratégies d’écriture :

         — l’abandon des vers rimés, signe poétique trop évident, même si j’ai toutefois conservé un rythme poétique très flexible (alexandrin en tétramètre, suivi de trois décasyllabes, puis deux vers de 14 syllabes[2], deux alexandrins, un décasyllabe, un alexandrin, un décasyllabe et deux alexandrins pour finir) ; 

         — l’apocope de certains mots monosyllabiques, tels que de et te, rend possible une lecture décalée par rapport aux muets habituels, qui rend aussi les élisions que nous faisons communément à l’oral ; 

         — l’introduction de l’anglais dans l’apostrophe : « my sweet », qui rend par la même occasion l’hypocoristique mea ;

         — l’actualisation de certaines réalités : les rumores deviennent des « tweets », qui ont tout du bruissement insupportable de la mala fama ;

         — la familiarité envers « le bon Phébus », qui remplace les soles, et l’introduction d’un autre dieu, Morphée, dans les bras duquel nous tombons, ce qui rend la mort moins terrible, car elle est assimilée au sommeil, renvoyant lui-même au repos après les ébats ; cela permet aussi d’instaurer un décalage entre le ton plus familier du poème et le domaine de référence mythologique ; 

         — l’emploi de structures grammaticales fautives employées à l’oral (mélange entre « nous » et « on » ; « s’être fait » alors que le verbe principal recteur est à la première personne du pluriel) ;

         — le recours, léger à des expressions, à double sens, comme « des va-et-vient » ;

         — l’emploi de l’argot ou d’un vocabulaire peu soutenu (« kiffer », « salaud ») et d’expressions imagées (« valoir tripette », « fermer la paupière », « se téter la gargarousse »).

            — et, en particulier, l’utilisation des synonymes du substantif « baiser » (« galoches », « patins », « pelles », « bécots »).

         En somme, « make it new! »

*

         Pour le plaisir de la lecture, je joins également quelques autres poèmes, tirés de ma future anthologie, qui ont repris le motif du baiser démultiplié ou du décompte des baisers. Le « Basium VI » de Jean Second, poète néerlandais qui donna ses lettres de noblesse au genre du baiser en 1541, reprend également ce motif.

Martial 
(vers 40 – vers 104)

Donne-moi, Diadumenus, baisers sur baisers. « Combien ? », demandes-tu.
C’est exiger que je dénombre les flots de l’Océan,
Les coquillages épars sur les rivages de l’Égée,
Les abeilles qui volettent sur le mont cécropien[3],
Les voix et les mains qui font du bruit dans un théâtre rempli,
Lorsque le peuple voit soudain paraître César.
Je n’en veux pas autant que Lesbia en donna, sur les prières pressantes
De Catulle : car qui peut les dénombrer en désire bien peu.

Épigrammes (Ier siècle)
Texte traduit du latin

Jacopo Sannazaro
(1458-1530)

À une amante

Ô toi, ma chère lumière, accorde-moi autant de baisers volés, je t’en prie,
Que la caressante Lesbie en avait accordé à son cher poète.
Mais pourquoi t’en demandé-je peu, si Catulle demandait peu
De baisers ? Oui, si on les compte, ils seront peu nombreux.
Accorde-m’en autant que le ciel a d’étoiles, le rivage de grains de sable,
La forêt de feuilles, et de brins d’herbe la plaine,
Autant qu’il y a d’oiseaux dans l’éther, et de poissons dans l’eau,
Autant que les abeilles de l’Hymette conservent de nouveaux rayons de miel.
Si tu me les donnes, je n’aurai que mépris aussi bien pour les banquets des dieux
Que pour les coupes apportées par la main de Ganymède.

Épigrammes (1526)
Texte traduit du latin

Joachim du Bellay
(1524-1560)

Baiser

Sus ma petite Colombelle,
Ma petite belle rebelle,
Qu’on me paye ce qu’on me doit :
Qu’autant de baisers on me donne,
Que le poète de Véronne[4]
À sa Lesbie en demandoit[5].
Mais pourquoi te fais-je demande
De si peu de baisers, friande,
Si Catulle en demande peu ?
Peu vraiment Catulle en désire,
Et peu se peuvent-ils bien dire,
Puisque compter il les a peu[6].
De mille fleurs la belle Flore
Les vertes rives ne colore,
Cérès de mille épis nouveaux
Ne rend la campagne fertile,
Et de mille raisins, et mille
Bacchus n’emplit pas ses tonneaux.
Autant donc que de fleurs fleurissent,
D’épis et de raisons mûrissent,
Autant de baisers donne-moi :
Autant je t’en rendrai sur l’heure,
Afin qu’ingrat je ne demeure
De tant de baisers envers toi.

Les Jeux rustiques (1558)

Jacques Courtin de Cissé
(1560-1584)

Çà, baise-moi, et me baise, m’amie,
Rebaise-moi, et me rebaise encore,
Je veux cueillir dessus tes lèvres d’or
Mille baisers, nourrissons de ma vie.

Rebaise-moi, et baise, je te prie,
Baise-moi, Belle, et me baise plus fort,
Çà, un baiser, ains que je sois tout mort
De tes baisers assouvis mon envie.

Baise-moi donc, baise et rebaise-moi,
Baise-moi tôt, et repousse l’émoi
Par tes baisers, qui cruel me terrasse,

Hé ! Dieu, pourquoi fuyez-vous si soudain,
Approchez-vous, redonnez-moi la main,
Un étranger recevrait plus de grâce.

Les Amours de Rosine (1581)

Pierre-Joseph Bernard, dit Gentil-Bernard
(1710-1775)

À Corinne

— Par un baiser, Corinne, éteins mes feux ! 
— Le voilà : prends… — Dieux ! mon âme embrasée
Brûle encor plus… — Encor un ? — Sois heureux, 
Tiens… — Mon ardeur n’en peut être apaisée ;
Corine, encor… Ah ! la douce rosée !
— En voilà cent, pour combler tous tes vœux ;
Es-tu bien, dis ? — Cent fois plus amoureux… 
— En voilà mille, est-ce assez ? — Pas encore,
Un feu plus grand m’agite et me dévore… 
Corinne… — Eh bien ? Dis donc ce que tu veux ! 

Poésies diverses (1775)


[1] Thomas Campion, qui a composé, en 1601, sa propre traduction du poème en anglais, propose même un superlatif : « My sweetest Lesbia ».

My sweetest Lesbia, let us live and love,
And though the sager sort our deeds reprove,
Let us not weigh them. Heaven’s great lamps do dive
Into their west, and straight again revive,
But soon as once set is our little light,
Then must we sleep one ever-during night.

If all would lead their lives in love like me, 
Then bloody swords and armor should not be; 
No drum nor trumpet peaceful sleeps should move, 
Unless alarm came from the camp of love. 
But fools do live, and waste their little light, 
And seek with pain their ever-during night. 

When timely death my life and fortune ends, 
Let not my hearse be vexed with mourning friends, 
But let all lovers, rich in triumph, come 
And with sweet pastimes grace my happy tomb; 
And Lesbia, close up thou my little light, 
And crown with love my ever-during night.

[2] Rythme très employé par des poètes modernes comme Jacques Réda.

[3] Cécrops est le fondateur mythique d’Athènes. Il s’agit donc de l’Hymette, réputé pour ses abeilles et leur miel.

[4] Vérone (pour l’œil)

[5] demandait

[6] pu

Allitérationsenum seueriorum / milia multa
Anaphore :  deinde / dein / dein / deinde / deinde / dein
Antithèsesoles – nobis / breuis lux – nox perpetua

Chiasme

breuis lux… nox perpetua

mille alterasecunda centum

Épiphorecentum
HendiadysViuamus atque amemus... 
Hyperbaterumores – omnes / unius assis / tantum… basiorum
Hyperbole : v. 7-9
MétaphoreNobis… nox est perpetua una dormienda (pour mors
Métonymie :  lux = uita 
Oxymore :  lux – nox
Polyptote occidere – occidit / occidere occidit / sciamus – sciat
Polysyndète Viuamus atque amemus… -que aestimemus / deinde… deinde… deinde