Voir le Projet II.

     Le site Arrête ton char propose, au format PDF, de nombreux programmes, sujets et rapports, sur plusieurs décennies.

     Les programmes, sujets et rapports des quelques dernières années se retrouvent aussi, au format PDF, sur le site du ministère de l’Éducation nationale.

     Une partie des programmes des sessions antérieures se trouve sur Wikipédia, à partir de ceux de l’agrégation externe de Lettres classiques. On peut aussi en trouver de plus anciens dans les Bulletins officiels de l’Éducation nationale.

     Les sujets de 2008 à 2020 sont regroupés, en format PDF, sur le site du Département des Sciences de l’Antiquité de l’École normale supérieure de Paris, avec les rapports du jury.

     Les sujets de 1983 à 1999 et ceux de 2000 à 2019 ont fait l’objet d’une publication au format papier qui les regroupe tous.

Quelques copies de concours se trouvent sur cette page (voir le Projet I).

A. FEMMES

Session 1960

Thème latin

Edmond About (1828-1885), Le Roi des montagnes (1857)

UN PRISONNIER ENIVRE SON GARDIER

Je finis par trouver un moyen de fuir sans éveiller mon gardien et sans l’égorger. J’avais remarqué que Vasile (1) aimait à boire et qu’il portait mal le vin. Je l’invitai à dîner avec moi. Hadgi-Stavros (2), qui ne m’avait pas honoré d’une visite depuis que je n’avais plus son estime, se conduisait encore en hôte généreux. Ma table était mieux servie que la sienne. Vasile, admis à prendre part à ces magnificences, commença le repas avec une humilité touchante. Il se tenait à trois pieds de la table comme un paysan invité chez son seigneur. Peu à peu le vin rapprocha les distances. À huit heures du soir, mon gardien m’expliquait son caractère. À neuf heures, il me racontait en balbutiant les aventures de sa jeunesse, et une série d’exploits qui auraient fait dresser les cheveux d’un juge d’instruction. À dix heures, il tomba dans la philanthropie : ce cœur d’acier trempé fondait dans le rhaki (3), comme la perle de Cléopâtre dans le vinaigre. Il me jura qu’il s’était fait brigand par amour de l’humanité ; qu’il voulait faire sa fortune en dix ans, fonder un hôpital avec ses économies et se retirer ensuite dans un couvent du Mont Athos. Je profitai de ces bonnes dispositions pour lui ingérer une énorme tasse de rhaki. Bientôt il perdit la voix ; sa tête pencha de droite à gauche et de gauche à droite ; il me tendit la main, rencontra un restant de rôti, le serra cordialement, se laissa tomber à la renverse, et s’endormit du sommeil des sphinx d’Égypte.

(1) Basilius, ii, m.
(2) Hadgi-Stavrus, i, m.
(3) Traduire conventionnellement comme s’il y avait « absinthe ».

Session 1963

Thème latin

Paul-Louis Courier de Méré (1772-1825), Œuvres complètes (1828)

LES DÉBATS SUSCITÉS EN GRÈCE PAR LE RAPT D’HÉLÈNE

La plupart se trouvant dans ces dispositions, la guerre eût été bien déclarée : mais Ulysse fit remarquer qu’il était inouï qu’on eût décidé une affaire de cette importance sans consulter les vieillards. « Car, après tout, pourquoi tant de précipitation ? Nous ne pouvons rien entreprendre avant la saison favorable. S’il s’agissait de quelque chasse, de jeux qu’on voulût célébrer, nous écouterions nos anciens, nous suivrions les avis de ceux qui ont acquis avec le temps la connaissance de ces choses ; et pour aller si loin, à travers tant de mers, chercher une guerre dont l’issue peut être fatale à toute la Grèce, nous ne prenons aucun conseil ! »
Malgré la fougue de cette jeunesse qui n’avait de pensée que pour la guerre, Ulysse pourtant fut écouté. On convint que ce qu’il disait était conforme à la raison et à l’usage de tous les temps ; il fut résolu d’une commune voix qu’on assemblerait les vieillards le plus tôt possible. Philoctète, Ulysse, Eumèle, Antiloque et plusieurs autres allèrent quérir leurs pères, et, partout où l’on connaissait des hommes que l’expérience et le don de la parole rendaient propres au conseil, on envoya des hérauts leur dire de venir à Argos […]. Dès que Nestor et Pélée furent arrivés, on se mit à délibérer : alors on vit dans l’assemblée une grande contrariété de sentiments et de volontés. Car les vieux étaient tous d’avis de laisser Ménélas et son frère démêler eux seuls leur querelle avec le Troyen […]. Mais les jeunes gens ne pouvaient souffrir ce langage et demandaient la guerre à grands cris.

B. HOMMES

Session 1960

Thème latin

Albert Camus (1913-1960), La Peste (1947)

EFFETS DE LA SÉPARATION

Nos concitoyens, ceux du moins qui avaient le plus souffert de cette séparation, s’habituaient-ils à la situation ? Il ne serait pas tout à fait juste de l’affirmer. Il serait plus exact de dire qu’au moral comme au physique, ils souffraient de décharnement. Au début de la peste, ils se souvenaient très bien de l’être qu’ils avaient perdu et ils le regrettaient. Mais s’ils se souvenaient nettement du visage aimé, de son rire, de tel jour dont ils reconnaissaient après coup qu’il avait été heureux, ils imaginaient difficilement ce que l’autre pouvait faire à l’heure même où ils l’évoquaient et dans des lieux désormais si lointains. En somme, à ce moment-là, ils avaient de la mémoire, mais une imagination insuffisante. Au deuxième stade de la peste, ils perdirent aussi la mémoire. Non qu’ils eussent oublié ce visage, mais, ce qui revient au même, il avait perdu sa chair, ils ne l’apercevaient plus à l’intérieur d’eux-mêmes. Et alors qu’ils avaient tendance à se plaindre, les premières semaines, de n’avoir plus affaire qu’à des ombres dans les choses de leur amour, ils s’aperçurent par la suite que ces ombres pouvaient encore devenir plus décharnées, en perdant jusqu’aux infimes couleurs que leur gardait le souvenir. Tout au bout de ce long temps de séparation, ils n’imaginaient plus cette intimité qui avait été la leur, ni comment avait pu vivre près d’eux un être sur lequel, à tout moment, ils pouvaient poser la main.

De ce point de vue, ils étaient entrés dans l’ordre même de la peste, d’autant plus efficace qu’il était plus médiocre. Personne, chez nous, n’avait plus de grands sentiments. Mais tout le monde éprouvait des sentiments monotones. « Il est temps que cela finisse », disaient nos concitoyens, parce qu’en période de fléau, il est normal de souhaiter la fin des souffrances collectives, et parce qu’en fait, ils souhaitaient que cela finisse.

Session 1962

Thème latin

Jean-Baptiste Dubos (1670-1742), 
Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture (1719)

THÉÂTRE ET COMÉDIE

Quand on fait réflexion que la tragédie affecte, qu’elle occupe plus une grande partie des hommes que la comédie, il n’est plus permis de douter que les imitations ne nous intéressent qu’à proportion de l’impression plus ou moins grande que l’objet imité aurait faite sur nous. Or il est certain que les hommes en général ne sont pas autant émus par l’action théâtrale, qu’ils ne sont pas aussi livrés au spectacle durant les représentations des comédies, que durant celles des tragédies. Ceux qui font leur amusement de la poésie dramatique parlent plus souvent et avec plus d’affection des tragédies que des comédies qu’ils ont vues… Nous souffrons plus volontiers le médiocre dans le genre tragique que dans le genre comique, qui semble n’avoir pas le même droit sur notre attention que le premier. Tous ceux qui travaillent pour notre théâtre parlent de même, et ils assurent qu’il est moins dangereux de donner un rendez-vous au public pour le divertir en le faisant pleurer, que pour le divertir en le faisant rire.

Il semble cependant que la comédie dût attacher les hommes plus que la tragédie. Un poète comique ne dépeint pas aux spectateurs des héros ou des caractères qu’ils n’aient jamais connus que par les idées vagues que leur imagination peut en avoir formées sur le rapport des historiens : il n’entretient pas le parterre des conjurations contre l’État, d’oracles ni d’autres événements merveilleux, et tels que la plupart des spectateurs, qui jamais n’ont eu part à des aventures semblables, ne sauraient bien connaître si les circonstances et les suites de ces aventures sont exposées avec vraisemblance. Au contraire le poète comique dépeint nos amis et les personnes avec qui nous vivons tous les jours. Le théâtre, suivant Platon, ne subsiste, pour ainsi dire, que des fautes où tombent les hommes, parce qu’ils ne se connaissent pas bien eux-mêmes. Les uns s’imaginent être plus puissants qu’ils ne sont, d’autres plus éclairés, et d’autres enfin plus aimables.