Chemin de la Rébunière, Montgermont, 9 juillet 2025
Question : Comment en es-tu venue à la poésie ? Et qu’est-ce qui t’a inspirée ?
Nicole Laurent-Catrice : Disons pour paraphraser je ne sais qui : « c’est la poésie qui est venue à moi »[1] ; mais quand j’étais toute petite, ma sœur avait un livre scolaire de poèmes : « Voici des roses »[2] et je le lui avais volé, je le lisais dans mon lit. J’ai toujours aimé la poésie depuis toute petite. Après j’ai été en pension et là j’ai commencé à écrire des poèmes, à l’âge de 9 ans à peu près.
Question : Est-ce que tu te souviens d’un des poèmes qui t’a inspirée au début ?
Nicole : C’était un poème de Lucie Delarue-Mardrus[3], non ce n’était pas d’elle. De Marceline Desbordes-Valmore :
« Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi !
Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi ! » (Marceline Desbordes-Valmore)[4]
Je ne sais plus la suite.
Question : Donc dans ta grande jeunesse, tu as été inspirée par redire en paroles tes sensations, « le petit oreiller, doux et chaud… », par le désir d’exprimer ce que tu ressentais. Est-ce tu pensais que cela avait une importance, d’être inspirée par la nature, la musique… par redire en paroles (par l’écrit) tes sensations ?
Nicole : Je pense que la musique des vers m’inspirait aussi, après quand j’ai commencé à écrire, je me rappelle j’ai écrit un poème qui s’appelait « étoile », c’était tout à fait original ! « Que vous êtes belles étoiles ! » (rires)… J’étais en pension en sixième et les seules personnes qui s’intéressaient à la/ma poésie c’était deux sœurs : Rose et Madeleine Garabédian, Arméniennes sans doute. Et je leur en suis reconnaissante. J’ai toujours été frappée de voir comment les Orientaux et les Latinos aiment la poésie. Alors qu’en France elle est ignorée, voire méprisée. Les Français ne connaissent que Victor Hugo ! Et dire qu’en Amérique latine la poésie française a une telle aura !!! Surtout au Mexique où des poètes surréalistes avaient émigré.
Question : Les poèmes sont très souvent une célébration. Et ces poèmes tu les as toujours quelque part ?
Nicole : Non, je les ai perdus. Il y en a quelques-uns que j’aurais voulu garder. J’en avais écrit un auquel je pense souvent, j’avais été avec mon père chez une arrière-grand-mère qui était pianiste, professeure de piano. Elle vivait dans son appartement parisien à l’atmosphère feutrée avec sa fille et un chat. Elle essayait de me raconter l’histoire de l’insurrection polonaise. Puis elle m’avait joué La grande valse brillante de Chopin[5]. J’avais été émerveillée et j’avais écrit un poème dessus. Il y avait quand même une audace, j’avais fait un enjambement ! A la rime, j’avais « enjambé », ce qui à l’époque ne se faisait pas. On faisait des vers très plats. « Rien ne bouge… » il y avait l’histoire d’un tapis rouge, d’un piano… Celui-là je le regrette parce que je pense qu’il devait dire quelque chose, évoquer une atmosphère.
Question : Ce qui t’a inspirée sur le moment, c’est sur ça que tu as écrit ?
Nicole : La nature, la musique, oui…
Question : Et puis la cuisine !
Nicole : Beaucoup plus tard, la cuisine.
Question : Et sur ce qui est spirituel ?
Nicole : C’est venu plus tard.
Question : Donc au début c’était la nature, la musique qui t’inspirait …
Nicole : Dans mon premier recueil de poèmes (publié chez Guy Chambelland[6] qui était un éditeur à Paris), il y avait déjà des choses un peu spirituelles. Il éditait souvent des jeunes poètes pas connus. J’avais écrit un poème sur la cristallerie de Fougères[7] que j’avais été visiter avec des élèves. J’avais été émerveillée par la façon dont les souffleurs faisaient des verres ou des vases à partir du verre fondu. Ils cueillaient la matière en fusion autour d’une canne et puis après ils tournaient, ils soufflaient. C’était magnifique à voir, ça m’avait beaucoup inspirée.
Question : Donc la transformation ?
Nicole : Surtout je voyais ça comme une espèce de mystique : « l’ancien des souffleurs façonna la coupe où vous boirez mon sang »[8] (Paysage d’intérieur). Il y avait déjà quelque chose autour de ça.
Question : Chaque fois que tu étais émerveillée, tu écrivais un poème ?
Nicole : Je ne serais pas si catégorique.
Question : Qu’est-ce qui te mobilisait ? Tu écrivais tous les jours à la même heure ?
Nicole : Je n’ai jamais été méthodique, après quand j’ai été mariée, j’ai arrêté d’écrire pendant très longtemps, jusqu’au jour où j’ai de nouveau mis un petit carnet dans mon sac pour écrire ce qui me venait, ce qui me passait par la tête. Mais ça a été très, très dur de retrouver la relation avec moi-même.
Question : Et tu te souviens de ce qui a motivé ce mouvement de reprendre un petit carnet ? Tu te souviens de l’époque ?
Nicole : Oui parce que je me revois dans la rue. Je pense que les premiers poèmes, c’est quand je poussais mon tout premier enfant dans sa poussette, il y avait des graviers, et j’avais du mal à pousser, les trottoirs n’étaient pas bitumés à l’époque. J’avais l’impression que c’était la même chose pour écrire, que j’étais dans cette espèce de difficulté, à écrire, à retrouver mon rythme.
Question : Tu as essayé de coordonner les tâches quotidiennes et de faire une espèce de passage de la difficulté à l’expression ?
Nicole : C’est vrai que à ce moment-là – ça s’est fait sur des années et des années, j’ai essayé de retrouver un lien avec les tâches quotidiennes.
Question : Est-ce que tu montrais tes poèmes ?
Nicole : Non, je ne les montrais pas et je ne voulais surtout pas que quelqu’un entre dans la pièce quand j’écrivais. Ça aurait été comme faire l’amour devant quelqu’un ! Et j’ai mis beaucoup de temps, il a fallu lire « Une chambre à soi » de Virginia Woolf pour que j’ose enfin avoir un petit lieu à moi pour pouvoir écrire, en même temps c’était un lieu de passage, je me rappelle, c’était dans une maison qu’on a eue à Caen, et c’était le palier ! (rires)
Question : Tu as eu un premier recueil publié par Guy Chambelland ?
Nicole : Oui c’est ça.
Question : Il y a eu quoi 10 ans entre ça et quand tu as recommencé ?
Nicole : J’avais déjà recommencé. Je me rappelle, c’était un peu naïf, mais j’ai calculé dans ma tête : à raison d’un poème par mois, quand est-ce que j’arriverai à un recueil ? Tellement c’était difficile. Bon en fait, j’en ai écrit un peu plus d’un par mois. Ça c’était en 81, ça faisait déjà 18 ans que j’étais mariée. C’était très long à renaître.
Question : La poussette qui roulait mal sur les graviers, et ton retour à écrire de la poésie me fait penser au moment où Proust a buté contre « des pavés assez mal équarris », sur « les dalles inégales », et a retrouvé une confiance en lui. Il y a vu un signe « qui devaient ce jour-là me tirer de mon découragement et me rendre la foi dans les lettres ». Il y a eu ce moment où la voie était libre de nouveau pour toi.
Nicole : C’est ça, oui, peut-être.
Question : Pousser ton fils aîné dans sa poussette, trouver ça difficile sur les graviers, la même chose pour écrire.
Nicole : Ça c’était en 1966. Et entre 66 et 81, tu vois le temps qu’il a fallu pour que j’arrive à pondre quelque chose !
Question : C’était quoi ton 2e recueil ?
Nicole : Après j’ai publié « La sans-visage »[9]. Parce que j’avais vu au Louvre, un tombeau[10] où toutes les statues qui portent le cercueil sont des femmes qui sont complètement voilées, ça m’avait beaucoup impressionnée, c’est pour ça que je l’avais appelé « la sans-visage » parce que pour moi, c’était le visage du deuil, de la mort, je l’avais envoyé à une association pour avoir un prix. Mais ils ne m’ont pas donné le prix parce que « c’était trop triste ». D’ailleurs les éditeurs en vue en Bretagne à l’époque me l’avaient refusé pour des raisons idéologiques, je pense. Le DRAC (directeur des affaires culturelles) s’en était étonné. Et il avait été bienveillant envers moi.
Question : En gros la poésie française n’est pas exactement une poésie joyeuse…
Nicole : Ah oui tu trouves ?
Question : « L’anémone et l’ancolie/Ont poussé dans le jardin/Où dort la mélancolie »[11]…
Nicole : Verlaine, Rimbaud tout ça… Ils ont donné le prix à quelqu’un d’autre qui, après, s’est excusé et est devenu extrêmement gentil avec moi.
Question : C’était quoi comme prix ?
Nicole : Le prix des Écrivains bretons. En plus je n’étais pas bretonne. La tare !!! Après j’ai écrit « Deuil m’est seuil »[12]. Là, l’éditeur m’a demandé des souscriptions ; ça a été très bien accueilli. J’ai toujours été un peu maladroite avec les éditeurs. Quand l’éditrice a fait des rééditions elle ne m’a pas parlé, ni republiée, bien que le livre soit épuisé.
Question : Tu aimerais faire une réédition de tes poèmes ? (Pour Seamus Heaney[13], sa famille a réuni 100 poèmes, le recueil a été publié après sa mort).
Nicole : J’ai fait une petite anthologie en français qui a été traduite en italien, mais pas publiée. Puis j’ai commencé à faire pompeusement « Œuvres complètes » ! (rires)
Question : Et « Je de cartes »[14] ?
Nicole : C’est né pendant les grandes vacances. Je devais m’ennuyer, je faisais des réussites. J’ai toujours adoré faire des réussites, avec ma sœur aînée aussi, tout le temps… À force de faire des réussites, que nos grands-mères appelaient des patiences, il y a plein de choses qui sont arrivées dans ma tête, à la fois des choses de la vie et des choses qui se passaient dans le jeu de cartes, et donc j’ai commencé à collecter tout ça, quand j’en ai eu 52, je les ai distribuées en jeu de cartes. J’ai fait une autoédition de ce jeu comme livre-objet.
Question : Il y a un côté de jeu chez toi !
Nicole : Oui sûrement. Ce n’est pas que triste ! Il y a un côté ludique, et amusant. Notamment quand j’ai fait « Métacuisine »[15].
Question : Tu as écrit « Métacuisine » après avoir écrit « Je de cartes ». Qu’est-ce qui t’a inspiré pour « Métacuisine » ?
Nicole : Eh bien la cuisine ! Je faisais à manger pour mes enfants. Ils étaient là, ils n’étaient pas là, je restais avec les plats sur les bras, ils arrivaient pour manger comme des loups affamés, et donc du coup j’ai pris le parti d’en rire, et ça a beaucoup plu et vite épuisé, et donc ça a été réédité avec deux autres volets sous le titre de « Table et Retable »[16]. « Retable » avec le jeu de mots comme je repassais les plats, et parce qu’il y a le 3e volet un peu spirituel, liturgique tout en restant un peu ironique, c’est-à-dire que les objets de la cuisine, les ingrédients de la cuisine se retrouvent dans la liturgie, justement le laurier, mais aussi les clous (de girofles), les chandelles, le vin, le vinaigre, l’agneau…
Question : Quand est-ce que tu as commencé à faire des traductions ?
Nicole : Depuis toujours, je suis hispaniste, j’étais emballée par certains poètes espagnols et je voulais les partager avec mes amis : Lorca[17] bien sûr, mais aussi Machado[18] et surtout Pedro Salinas[19], mon grand amour poétique. Je traduisais des poèmes de temps en temps que je leur envoyais, j’ai commencé pas du tout dans un objectif d’être éditée, mais plutôt de partage. Et puis peu à peu, là aussi j’ai eu des déboires, ce n’était pas facile. Toujours pour les mêmes raisons idéologiques, on m’a barré le chemin des maisons d’édition, de plus je n’étais pas dans le sérail même si j’avais des diplômes universitaires. Donc il fallait toujours que je sois supervisée par un professeur, pas forcément poète et qui me considérait comme une rivale.
Question : Et « le Festival des Tombées de la Nuit », c’est né comment ?
Nicole : En 1983, j’ai été invitée au « Festival des Tombées de la Nuit » par quelqu’un qui s’en occupait, qui accueillait 12 ou 13 poètes, dont moi, et puis il a dit qu’il voulait arrêter au bout d’un an, et moi j’ai dit : « moi ça m’intéresse !». Je suis allée voir le directeur, et j’ai dit : « Est-ce que je peux prendre la suite ? ». Il m’a dit oui. Au bout d’un an, j’ai dit « je voudrais être payée ». Il a dit : « Tu as des états d’âme ? » Comment, moi épouse d’un haut fonctionnaire, je voulais gagner ma croûte !!! (rires). (Tu vois le genre de réflexion de macho que je n’ai pas aimé du tout). Bon, j’ai quand même été payée un peu pour le travail, c’est quelque chose que j’ai adoré faire, et c’est amusant parce que quand j’étais jeune, je disais toujours que je voulais faire comme les dames du grand siècle qui recevaient dans leurs ruelles. Eh ! bien, ça s’est concrétisé !
Question : Les dames qui avaient des salons littéraires… Ça a duré combien de temps pour toi le festival ?
Nicole : J’y ai travaillé pendant 14 ans, de 1983 à 97.
Question : Tu es venue en Irlande en mars 1993, proposée par Claude Mettra pour la journée internationale de la femme, invitée par Poetry Ireland[20], avec Mary Robinson comme présidente d’honneur dans le fameux Abbey Theater (le 7 mars)[21]. Après, probablement en 94, tu as invité à Rennes les poètes irlandais Paula Meehan et Theo Dorgan (qui lui avait été co-traducteur avec moi d’un de tes poèmes, lu sur les planches du théâtre).
Nicole : Cette année-là à Rennes, j’ai dû faire quelque chose autour de la traduction. J’avais invité des poètes étrangers. J’avais invité Théo et Paula. J’ai aussi invité John Montague[22]. Et aussi une femme du Luxembourg qui n’est pas venue, mais que je trouvais très intéressante, Anise Koltz[23], très bonne poète. J’avais invité un poète Mexicain Marco Antonio Campos qui m’avait lui-même déjà invitée au Mexique, et puis j’avais invité Pierre-Jakez Hélias[24] qui était parfaitement bilingue breton français. Il était très connu parce qu’il avait publié à l’époque « Le Cheval d’orgueil » dans la collection Terre Humaine, chez Plon en 1975.
Question : Quand est-ce que tu as publié tes traductions ? Dans le journal que tu publiais après le festival ?
Nicole : C’était une petite revue. Pas vraiment avec ça. Je suis tombée amoureuse de Miguel Hernández[25], un poète espagnol de la guerre civile, j’ai mis des années à le traduire. Je l’ai proposé à des éditeurs, on m’a un peu mis des bâtons dans les roues, parce que j’étais cataloguée un peu à droite ou bourgeoise, c’était la tare terrible d’être bourgeoise ! C’est venu par la suite. C’est la maison d’édition Folle Avoine qui a publié « La foudre n’a de cesse / El Rayo que no cesa »[26], puis le Merle Moqueur (qui s’appelait avant Le temps des Cerises en lien avec la chanson associée à la Commune…) a publié les derniers poèmes de Miguel Hernández sous le titre « Chansons et refrains d’absence »[27], en édition bilingue.
Question : Quand as-tu commencé à être invitée à l’étranger ?
Nicole : Il y avait des rencontres internationales à Liège[28] en Belgique. J’y suis allée plusieurs fois non comme invitée, mais à mes frais. Une fois, il y a un homme qui s’est approché de moi, qui m’a montré « Deuil m’est seuil » et m’a demandé « c’est vous qui avez écrit ça ? », j’ai dit « oui ». Quelques temps après mon éditeur m’a dit « j’ai reçu pour vous une invitation à Mexico », c’était le rêve ! Mais il me l’a transmise tellement tard que le visa je l’ai eu in extremis, j’ai tellement stressé que j’ai fait une crise de foie carabinée, en arrivant au Mexique. Pendant 2 jours je n’ai rien pu avaler. Après ça a été formidable. Et puis c’était des pointures qui étaient invitées, il y avait des auteurs extrêmement connus et reconnus. C’était un très grand honneur ! En plus, il m’avait invitée sur la lecture de mes textes. Pas du tout par piston. Il avait lu et ça lui avait plu.
Question : Est-ce que toutes ces rencontres ça a changé ta façon d’écrire ?
Nicole : Ma façon d’écrire je ne sais pas, mais ça m’a ouvert à la traduction, sûrement. Du coup j’ai traduit d’autres auteurs de langue espagnole, Ámbar Past[29], Mexicaine, et puis une Vénézuélienne, qui est devenue une grande amie, Ana Maria del Re[30] … Du coup, j’ai retraduit des poètes espagnols de la génération de 1927, mais je me heurtais toujours à ma trop grande timidité avec les éditeurs, et c’est resté dans mes tiroirs …
Question : Est-ce que ça a changé les thèmes de tes poèmes ?
Nicole : Est-ce que ça a changé les thèmes de mes poèmes ? Bien, pas vraiment, je reste quand même assez centrée sur ce que je ressens. Je ne suis pas un poète qui écrit partout sur les faits divers, sur la réalité, la téléréalité. J’écris sur ce que je ressens. Ça me paraît important de ne pas s’éparpiller, de ne pas céder à la tentation du voyeurisme… J’ai quelques inédits qu’il faudrait que je retravaille, car j’ai participé plusieurs années à un « cercle de silence »[31] pour manifester contre les centres de rétention à l’égard des immigrés. Mais c’est toujours la figure humaine qui m’intéresse et non les idées abstraites.
Question : Est-ce que tu montres tes poèmes quand tu les écris ou tu les envoies directement à un éditeur ? Comment tu te corriges ? Est-ce que tu te corriges ?
Nicole : Je travaille beaucoup dans ma tête, alors j’écris un poème dans ma tête, je le tourne, je le retourne, et puis au bout d’un moment je l’écris. Bon après je peux encore le retravailler, mais disons qu’une fois qu’il est écrit, je n’ai pas tellement envie de le montrer, soi-disant pour qu’on me corrige, je n’aimerais pas ça. Je suis un peu comme Cyrano : « Je me les sers moi-même, avec assez de verve, / Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve. »[32]
Question : Est-ce qu’il y a des gens qui t’ont écrit ? Est-ce qu’il y a eu des dialogues, des lettres ? Comment es-tu passée du privé au public ?
Nicole : Par l’édition, j’ai eu des rencontres supers, certaines personnes ont fait des articles, j’ai du mal à communiquer autour de ça. Après ma première prestation au Mexique en 1989, j’ai commencé à être réinvitée plusieurs fois dans ce pays au festival de « Poetas mujeres en el país de las nubes », puis au Chiapas à l’Université. Et puis c’était comme un réseau J’ai été invitée en Colombie, au Vénézuéla. Par des amies poètes ou traductrices. J’ai eu la chance d’aller en Lituanie, en Italie à des rencontres de poètes et je suis allée plusieurs fois en Europe centrale, en Ukraine et en Roumanie où j’ai été traduite.
Question : Est-ce que tu dirais que tu as écrit pour communiquer ce que tu n’arrivais pas forcément à faire passer autrement, il fallait que ça mijote en toi d’abord, parce que la parole n’était pas immédiate pour toi, ou elle devait être retravaillée ?
Nicole : Quelle drôle de question. Je ne sais pas. Parce que…. Je laisse parler l’inconscient. C’est lui qui sait et je suis parfois étonnée de ce qu’il révèle. Comment ? C’est moi qui ai écrit ça !? Ce que j’écris ce n’est pas forcément ce que je dis dans la vie courante. Je suis d’une famille très nombreuse, on avait des conversations presque terre à terre disons. Et on riait beaucoup. Les choses importantes étaient sous-jacentes, suggérées par un bon mot, une histoire. Ce qui m’a peut-être habituée à l’allégorie, la connaissance analogique… l’image poétique.
Question : Est-ce que ça t’arrivait de lire un poème de quelqu’un que tu aimais bien et d’être inspirée d’écrire un autre poème en réponse ?
Nicole : Certainement qu’il y a des poètes qui m’ont inspirée. Qui ont été des modèles. Je ne dirai pas directement d’autres poèmes. J’ai beaucoup aimé la poésie de Guillevic[33]. Il m’a donné le sens du poème court et ramassé. J’aime que le poème soit court, ramassé et que chaque mot soit à sa place, serré comme un galet. Angèle Vannier[34] que j’ai beaucoup aimé fréquenter m’a ouvert à une espèce de poésie, à des images. D’elle, j’ai appris à écrire une poésie stratifiée, où plusieurs sens, littéral, sensuel, psychologique, psychanalytique, théologique pourquoi pas, s’empilent. Je n’aime pas une poésie plate. Un poème il faut le lire, avoir envie de le relire et le relire pour en sucer « la substantifique moelle ».
Question : Est-ce que tu as dédié tes poèmes à ces poètes ?
Nicole : Quelque fois à certains amis. Je n’aurai pas osé les dédier à des personnalités.
Question : Et à ta famille ?
Nicole : « Cairn pour ma mère »[35], je l’ai dédié à ma famille, à mes enfants.
Question : Comment ils t’ont reçue ? Est-ce que c’est important pour toi ?
Nicole : On ne parle pas tellement de ces choses-là chez moi. Ils ne m’en parlent pas ou très peu. Sauf que pour mon dernier recueil « À peine un souffle »[36], mon fils ainé m’a dit qu’il aimait beaucoup, qu’il en a parlé à d’autres personnes. Mais les autres, ils ne me disent rien.
Question : Ils communiquent avec toi autrement que par la poésie.
Nicole : Oui c’est ça. Je croyais que mon mari n’aimait pas du tout ce que j’écrivais, mais à sa mort, j’ai trouvé tout un tiroir où il y avait tous mes livres. Mais il ne me l’avait jamais dit.
Question : Je trouve ça touchant.
Nicole : Oui ! J’ai pensé : Ah bon quand même malgré ses critiques !! On n’est pas des gens expansifs, on est des gens du Nord nous, ou des Bretons.
Question : Tu vas continuer à faire des traductions, à écrire ? Tu dis que tu n’écris plus beaucoup.
Nicole : Non plus beaucoup, mais ça y est ça revient un petit peu. Je me rends compte que j’ai eu des périodes dans ma vie – j’ai pu passer 10 ans – sans rien écrire, puis ça revient. Ça revient un petit peu, ça fait longtemps que je n’ai pas écrit. Je me dis sur quoi écrire si ce n’est sur la mort ! (rires)
Question : Ça fait partie de la vie aussi !
Nicole : Oui bien sûr ! Mais donc voilà, sur la fin de vie, sur le corps qui se déglingue, bon je ne veux pas non plus assombrir les choses, je serai plutôt pour en rire.
Question : Ton prochain poème sera peut-être « éclat de rire » ! Et écrire sur des sujets politiques ?
Nicole : Je n’écris pas trop sur ça, un peu oui, je suis frappée par les gens qui sont emprisonnés, par la peine de mort… je n’écris pas directement là-dessus. Ou très peu. Je ne t’ai pas parlé des livres d’artistes. Il faut que je te les montre, je vais te montrer une petite merveille !
Moi : On va terminer sur ça !

Anne Bernard Kearney et Nicole Laurent-Catrice
[1] Citation attribuée à Guillaume Apollinaire « Je ne suis pas allé à la poésie, c’est la poésie qui est venue à moi » dans une discussion sur « Alcools » 1913. Autrement attribuée au poète des Comores Mab Elhad (Mohamed Abderemane Boina Foumou), né en 1968, auteur du « Regard biaisé » (mars 2016) https://ile-en-ile.org/mab/
[2] « Voici des roses… Poésies choisies pour les enfants », S. Debrat, F Scapula, Bourrelier et Cie Éditions, Paris, 1942, (musée national de l’Éducation).
[3] Lucie Delarue-Mardrus (1874-1945) poétesse, romancière, artiste française. Elle sera bientôt republiée dans la Bibliothèque poétique des femmes. https://fr.wikipedia.org/wiki/Lucie_Delarue-Mardrus
[4] L’oreiller d’un enfant
Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi !
Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi !
Beaucoup, beaucoup d’enfants, pauvres et nus, sans mère,
Sans maison, n’ont jamais d’oreiller pour dormir ;
Ils ont toujours sommeil, ô destinée amère !
Maman ! douce maman ! cela me fait gémir.
Et quand j’ai prié Dieu pour tous ces petits anges
Qui n’ont pas d’oreiller, moi j’embrasse le mien.
Seule, dans mon doux nid qu’à tes pieds tu m’arranges,
Je te bénis, ma mère, et je touche le tien !
Je ne m’éveillerai qu’à la lueur première
De l’aube ; au rideau bleu c’est si gai de la voir !
Je vais dire tout bas ma plus tendre prière :
Donne encore un baiser, douce maman ! Bonsoir !
Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)
Poésies inédites, Recueil : Les Pleurs (1833).
https://www.poesie-francaise.fr/marceline-desbordes-valmore/poeme-l-oreiller-d-un-enfant.php
[5] Arthur Rubinstein https://www.youtube.com/watch?v=laSh3D_77ZM Grande valse brillante, Chopin op.18
[6] Guy Chambelland (1927-1993) poète et éditeur. Il a fondé et dirigé les revues Le Pont de l’Épée et Le Pont sous l’Eau. Découvreur de poètes contemporains https://imec-archives.com/archives/fonds/135CHM et https://fr.wikipedia.org/wiki/Guy_Chambelland
[7] L’activité de verrerie, notamment le soufflage à la bouche, est une tradition ancienne dans la région de Fougères. La Nouvelle Cristallerie Fougeraise, a été créée pour reprendre l’activité de l’ancienne Cristallerie de Fougères.
[8] Paysages intérieurs, éd. Chambelland, 1980
[9] La Sans visage, Ed. Ere, Bains-sur-Oust, 1996
[10] Tombeau de Philippe Pot, grand sénéchal de Bourgogne, XIVème siècle
https://fr.wikipedia.org/wiki/Tombeau_de_Philippe_Pot
[11] Guillaume Apollinaire, Clotilde, Alcools, 1913
[12] Deuil m’est seuil, éd. Caractères, Paris, 1987
[13] Seamus Heaney (1939-2013), poète né en Irlande du Nord, mort à Dublin, prix Nobel de littérature 1995, https://fr.wikipedia.org/wiki/Seamus_Heaney. Traductions de plusieurs de ses poèmes pour des revues avec Anne Bernard Kearney
[14] Je de Cartes, Livre objet, Impression : Média-Graphic,1992
[15] Métacuisine, Collection Traverses, l’Arbre à paroles, Maison de la poésie d’Amay, 1998
[16] Table et Retable, Ed. L’Arbre à Paroles, Amay, Belgique, 2003 et 2015.
[17] Federico Garcia Lorca (1898-1936), poète, dramaturge, peintre et compositeur espagnol, https://fr.wikipedia.org/wiki/Federico_Garc%C3%ADa_Lorca
[18] Antonio Machado (1875-1939) https://fr.wikipedia.org/wiki/Antonio_Machado
[19] Pedro Salinas (1891-1951) https://fr.wikipedia.org/wiki/Pedro_Salinas
[20] Poetry Ireland, journal de poésie irlandaise, fondé en 1978, https://www.poetryireland.ie/
[21] Lecture de poèmes au Abbey Theatre, Dublin, dimanche 7 Mars 1993 pour célébrer la journée internationale de la Femme/International Women’s Day. La Présidente Mary Robinson [Présidente de l’Irlande de 1990 à 1997]. Les poètes étaient présentes: Leland Bardwell, Eavan Boland, Nicole Laurent Catrice, Mary Dorcey, Carol Ann Duffy, Rita Ann Higgins, Joan McBreen, Medbh McGuckian, Máire Mhac an tSaoi, Ludmila Marianska, Paula Meehan and Enda Wyley.
[22] John Montague (1929-2016) poète irlandais, https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Montague
[23] Anise Koltz (1928-2023) poétesse et écrivaine luxembourgeoise https://fr.wikipedia.org/wiki/Anise_Koltz
[24] Pierre-Jakez Hélias (1914-1995) journaliste, homme de lettres https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre-Jakez_H%C3%A9lias
[25] Chansons et refrains d’absence : 1938-1941, Miguel Hernández, Traductrice Nicole Laurent-Catrice, collection : Vivre en poésie, Éditeur le Temps des Cerises, Juil. 2017
[26] Miguel Hernández Gilabert (1910-1942), poète et dramaturge espagnol. La foudre n’a de cesse / El Rayo que no cesa, traduit et mis en rimes par Nicole Laurent-Catrice, Ed. Folle Avoine, Presse universitaire de Rennes, 2002
[27] Miguel Hernández Gilabert (1910-1942), poète et dramaturge espagnol, « Chansons et refrains d’absence », Le Temps des Cerises, 2017.
[28] Biennale internationale de poésie – à Liège depuis 1984, organisée par la Maison Internationale de Poésie de Bruxelles et le Journal des Poètes. Ces Biennales avaient commencé en 1951.
[29] Ámbar Past, « Ouragante », traduction Nicole Laurent-Catrice, Le Frisson Esthétique, 2014
[30] Ana María del Rey (1941-2019), poète et traductrice vénézuélienne.
[31] Le « Cercle de silence » est la forme originale choisie dès le début, par les initiateurs du mouvement, comme mode de manifestation publique, non violente, calme et silencieuse. A Rennes, Place de la République, les mercredis à 18h. https://cerclelyon.cercledesilence.fr/cercles-de-silence-de-france/
[32] Extrait de l’acte I, scène 4 (tirade du nez). « Cyrano de Bergerac », comédie d’Edmond Rostand, 1897.
Cyrano répond au Vicomte de Valvert qui le provoque en lui disant : « Vous… vous avez un nez… heu… un nez… très grand. »
[33] Eugène Guillevic (1907-1997), poète français https://fr.wikipedia.org/wiki/Eug%C3%A8ne_Guillevic
[34] Angèle Vannier (1917-1980) poétesse française (qui devient aveugle à l’âge de 22 ans), https://fr.wikipedia.org/wiki/Ang%C3%A8le_Vannier. « Demeure d’Angèle Vannier, suivi de 12 poèmes d’Angèle Vannier », Sauvages, 2017
[35] Cairn pour ma mère, La part commune, Rennes, 2008
[36] À peine un souffle, La part commune, 2024
Biographie
Nicole Laurent-Catrice, est née en 1937 dans le Nord de la France. Enfance en Anjou. Elle vit en Bretagne. Poète, essayiste et traductrice. Elle a publié une vingtaine de livres, dont certains avec des œuvres d’artistes. Le dernier en date s’intitule « A peine un souffle », éditions La Part commune, 2024.
Professeur d’espagnol (1960-1967). Secrétaire des « Rencontres Poétiques Internationales de Bretagne » (1983-1993). Chargée de programmation pour la poésie au festival de Rennes « Les Tombées de la Nuit » (1984-1997). Elle a animé des ateliers d’écriture (1991-2004).
Publications
À peine un souffle, La Part commune, 2024.
Pour la vie, La Part Commune, 2020.
La Boîte noire, illustrations de Fédéric Hubert, Le Petit Véhicule, 2018.
Demeure d’Angèle Vannier, suivi de Douze poèmes d’Angèle Vannier, Les Editions Sauvages, collection La Pensée Sauvage, 2017.
Mémoire aux alouettes, Espejuelos de la memoria, bilingue franco-espagnol, éd. Les penchants du roseau, 2013.
Segunda antologia poetica, seconde anthologie poétique 2001 – 2011, bilingue franco-espagnol, Éd. associatives Clapàs, 2011.
Le destin d’Ernestina de la Cueva, roman, éd. La Part Commune, mai 2011.
L’ivre de lecture avec des sérigraphies de Marie-France Missir, éd. Carré d’encre, 2010.
Les gants de velours, roman, éd. Le Petit Pavé, 2010.
Cairn pour ma mère, éd. La Part Commune, 2008.
Fils tiré et Fils filins fêlure avec des peintures de Marie-France Missir, éd. Carré d’encre.
Rituels, Éditions du petit véhicule, 2007.
Tute de damas/Carré de dames, anthologie de quatre poètes françaises : Hélène Cadou, Francine Caron, Ariane Dreyfus et Nicole Laurent-Catrice, éd. Université de Cadix, 2007.
Autodafé du temps, avec des sérigraphies de Marie-France Missir, Éd. Carré d’encre, 2006
La Part du feu, Maison de la poésie d’Amay, L’Arbre à paroles, 2005
Angèle Vannier et la Bretagne, Blanc Silex, 2004
Table et retable, Maison de la poésie d’Amay, L’Arbre à paroles, 2003
Antología poética, bilingue, Éd. Associatives Clapàs, 2002
Corps perdu, Maison de la poésie d’Amay, L’Arbre à paroles, 2001
Corps perdu, gravures Isabelle Dubrul, atelier Tugdual, 2001
métacuisine, Traverses, l’arbre à paroles, Maison de la Poésie d’Amay, 1998.
La Sans visage, Ere, 1996
Liturguia za kamaka, 1995, traduction de Kiril Kadiiski
Le Peuplier, avec une gravure de Jean-Claude Le Floch, 1995
Je de cartes, 1992 H.C.
Liturgie des pierres, Éditions du petit véhicule, 1989
Deuil m’est seuil, Éd. Caractères, 1987
Amour-miroir, 1983
Paysages intérieurs, 1980 éd. Chambelland
Traductions
« Jeu et enjeux », poèmes de Laszló P. Horváth, éd. L’Harmattan, 2010
Poèmes : Poems, Kiril Kadiiski, édition trilingue bulgare-français-anglais, L’Esprit des péninsules, 2007
Concerts célestes, suivi de Les Travaux de Dieu et de Mais qui, Kiril Kadiiski, Le Cherche midi, 2006
« Plume de Phénix » de Kiril Kadiiski, éd. La Librairie Bleue, 2001
La Foudre n’a de cesse (El Rayo que no cesa), Miguel Hernández, bilingue, coéd. Presses Universitaires de Rennes/ Folle avoine, 2001
Les Irlandaises avec Anne Bernard Kearney, coédition éditions des forges, éditions autres temps, 1999
Ce lieu que j’appellerai chez moi, de Paula Meehan, avec Anne Bernard Kearney, éd. Maison de la Poésie Nord/Pas-de-Calais, 1999.
Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle, sous la direction de Jean-Yves Masson, Verdier, 1996
« Poèmes » Nichita Stanescu, éd. La Librairie Bleue, 1999
Vingt Poètes lituaniens d’aujourd’hui, avec Biruté Ciplijauskait, Éditions Petit Véhicule, 1997
Paris scarabée, Tejera Nivaria, Éditions Virgile, 1995
Quelques extraits de poèmes
La part du feu
On croit
qu’on va embarquer
pour la grande fraternité
avec sa valise pleine de rêves
et son étoile sur le cœur.
On grimpe fébrile et joyeu
et le train vous emport
pestilence de la honte
jusqu’au décharnement
corps plombé
de silence
(p. 14) « La part du feu », L’Arbre à paroles, Maison de la Poésie d’Amay, 2005
Cairn pour ma mère
(…) C’est à
ce moment-là que je t’ai perdue vraiment –
déjà plus là – le sursis n’était qu’une farce,
une fausse espérance.
Ajouter une pierre sur une pierre
pour dire ce que tu fus
pierre sur mon cœur
pour l’empêcher d’éclater
le rendre muet
catacombes de la douleur
Édifier
souvenir à souvenir
la pyramide de notre tendresse.
(p. 12) « Cairn pour ma mère », Éd. La Part Commune, Rennes, 2008
Métacuisine
« J’écris sur les tables de cuisine
c’est mon domaine.
(…)
Oignon
Elle aimait bien éplucher les oignons
cela lui permettait de pleurer
sans honte.
(p. 10) « Métacuisine », collection traverses, L’Arbre à paroles, maison de poésie d’Amay, 1998
